
Peut-être que le danger ne réside pas dans le fait que l’intelligence artificielle nous échappe, mais qu’elle reste parfaitement sous contrôle — celui de quelques compagnies privées. Avec l’arrivée des agents personnels, ces entreprises ne se contenteront plus de fournir des logiciels : elles pourraient devenir les intermédiaires permanents entre l’individu et le monde numérique.
Le scénario classique sur l’intelligence artificielle repose sur une peur simple : celle d’une machine qui deviendrait incontrôlable. Mais un autre risque, beaucoup plus concret, commence à apparaître. Et si le problème n’était pas que l’homme perde le contrôle de l’IA, mais que ce contrôle reste entre les mains de quelques entreprises privées ?
Pendant longtemps, l’assistant numérique n’était qu’une interface. On posait une question, il répondait.
Cette époque commence déjà à disparaître.
L’intelligence artificielle devient progressivement agentique : elle ne se contente plus de produire du texte ou de répondre à une demande. Elle peut utiliser des outils, consulter des fichiers, manipuler des logiciels, enchaîner plusieurs opérations et accomplir une tâche complète.
OpenAI propose déjà aux développeurs des agents capables d’inspecter des fichiers, d’exécuter des commandes et de travailler sur des tâches longues. Microsoft expérimente Scout, un agent conçu pour rester actif, connaître l’environnement professionnel de son utilisateur et intervenir dans Teams, Outlook, OneDrive ou SharePoint.
Google présente désormais Gemini comme un assistant de plus en plus autonome et proactif. Apple vient de déployer Siri AI, capable d’utiliser le contenu des messages, des courriels, des photos et des applications pour comprendre le contexte personnel de son utilisateur et effectuer des actions. Meta vient, de son côté, de lancer Muse, présenté comme un agent personnel capable notamment d’envoyer des courriels ou de réserver un voyage.
La direction est donc assez claire.
Demain, l’assistant pourra chercher une information, comparer des offres, organiser un déplacement, gérer un agenda, écrire à notre place, acheter un produit, préparer un dossier ou sélectionner un service.
Pris séparément, chacun de ces usages paraît pratique. Ensemble, ils changent radicalement la nature de l’outil.
Car le futur assistant personnel ne sera pas une intelligence abstraite. Il sera un produit détenu, configuré et distribué par une compagnie.
Cette compagnie aura nécessairement la main sur une partie de son fonctionnement. Elle choisira le modèle utilisé, les outils auxquels il peut accéder, les règles qu’il doit respecter, les services avec lesquels il peut communiquer et les conditions dans lesquelles il peut agir.
Elle pourra également conclure des accords commerciaux, privilégier certaines intégrations ou décider quels fournisseurs seront accessibles depuis son écosystème.
La question devient alors beaucoup plus importante que celle de savoir si l’IA est intelligente.
Pour qui travaille réellement votre assistant ?
Pour vous ? Pour Apple ? Google ? Microsoft ? Meta ? OpenAI ? Ou pour les partenaires commerciaux intégrés à leurs plateformes ?
Un moteur de recherche classe des résultats. Un réseau social décide déjà largement ce qui apparaît dans un fil d’actualité. Mais un assistant personnel peut aller beaucoup plus loin.
Il peut connaître vos habitudes, vos contacts, votre calendrier, vos achats, votre travail, vos déplacements, vos préférences et une partie de vos communications.
Plus l’assistant disposera de contexte, meilleur il deviendra. Et plus il deviendra efficace, plus nous aurons intérêt à lui confier d’informations et de responsabilités.
C’est là que peut apparaître une dépendance beaucoup plus profonde que celle créée par un simple logiciel. Nous pourrions progressivement cesser de chercher nous-mêmes une partie des informations, de comparer certains produits, de naviguer entre plusieurs services ou même d’effectuer certaines démarches.
Nous demanderions simplement à notre assistant de s’en charger.
Le confort serait immense. Le pouvoir également.
Celui qui contrôle l’assistant n’a même pas besoin de contrôler directement son utilisateur. Il lui suffit de contrôler l’intermédiaire.
Quels résultats seront examinés ? Quelles sources seront consultées ? Quels produits seront comparés ? Quels services seront proposés en priorité ? Quelles options seront ignorées ? Quels partenaires seront intégrés ?
Même lorsque l’utilisateur conserve théoriquement le dernier mot, une grande partie de sa décision peut déjà avoir été préparée en amont.
Ce mécanisme n’a rien de nouveau. Les moteurs de recherche, les réseaux sociaux et les boutiques d’applications exercent déjà ce pouvoir de sélection. Mais l’agent personnel pourrait réunir toutes ces fonctions dans une seule interface.
Et cette concentration se produirait dans un secteur qui est déjà fortement concentré.
Selon l’OCDE, les trois principaux fournisseurs représentaient 74 % du marché mondial du cloud dans les données étudiées, tandis que Nvidia représentait environ 90 % du marché des GPU.
La Commission européenne constate de son côté que trois hyperscalers non européens contrôlent plus de 70 % du marché européen du cloud et considère désormais cette dépendance comme un problème stratégique.
Bruxelles connaît pourtant le problème depuis longtemps. Dès 2021, la Commission constatait que la part des fournisseurs européens de cloud était passée de 26 % en 2017 à 16 % en 2020. Malgré plusieurs programmes de soutien, elle tourne encore autour de 15 % en 2026. Le rapport Draghi qualifiait déjà en 2024 de « minimaux » les résultats obtenus par les initiatives européennes dans le cloud.
La commande publique n’a pas davantage joué son rôle. L’Union ne dispose toujours pas d’équivalent du Buy American Act, qui accorde une préférence aux produits fabriqués aux États-Unis dans une grande partie des achats publics fédéraux. Dans le même temps, la Commission continue elle-même de recourir à AWS et Microsoft pour une partie de ses besoins informatiques.
Arthur Mensch, entrepreneur français et PDG de Mistral AI, l’un des rares acteurs européens capables de rivaliser avec les groupes américains et chinois, avertissait devant l’Assemblée nationale en mai 2026 que l’Europe risquait de devenir un « État vassal » si elle ne construisait pas rapidement ses propres capacités de calcul.
Voir ces deux articles pour un complément d’information — Subvention des champions technologiques et Sacrifice consenti
Cette faiblesse de l’écosystème européen a obligé Mistral à compléter ce que l’Europe était incapable de lui fournir à l’échelle nécessaire : capitaux, puissance de calcul, infrastructures et débouchés commerciaux.
Le groupe français a donc multiplié les partenariats hors de l’Union, avec Microsoft et Nvidia aux États-Unis, HUMAIN en Arabie saoudite ou encore Samsung en Corée du Sud ; sa plateforme distribue également les modèles du chinois Z.ai.
Le paradoxe est difficile à ignorer : l’Europe dispose bien d’un champion de l’intelligence artificielle, mais celui-ci doit s’appuyer sur des partenaires extérieurs pour obtenir une partie des moyens nécessaires à son développement.
Ceux qui se disputent aujourd’hui notre futur assistant personnel ne partent donc pas de zéro. Ils contrôlent déjà une partie considérable des systèmes d’exploitation, du cloud, des réseaux sociaux, des logiciels professionnels, des smartphones, des données et des infrastructures nécessaires à l’intelligence artificielle.
L’agent pourrait devenir la couche qui relie tout le reste.
C’est ici que le problème dépasse largement la technologie.
Si quelques compagnies deviennent simultanément fournisseurs du modèle, propriétaires de l’assistant, opérateurs du cloud, détenteurs des données et intermédiaires vers les services numériques, leur pouvoir économique change de nature.
Elles ne vendent plus simplement un produit. Elles se placent entre l’individu et une partie croissante de son environnement numérique.
Cette concentration pourrait se produire sans contrainte apparente. Personne ne nous obligera nécessairement à déléguer : nous le ferons parce que ce sera plus rapide, plus simple et plus confortable.
Pourquoi chercher dix hôtels si l’assistant peut sélectionner les trois meilleurs ? Pourquoi consulter plusieurs sources s’il peut nous résumer l’essentiel ? Pourquoi ouvrir cinq applications si l’agent peut tout faire depuis une seule conversation ?
Chaque délégation sera rationnelle prise séparément. Leur accumulation pourrait pourtant progressivement transformer l’assistant en guichet universel du monde numérique.
OpenAI, Google, Microsoft, Apple ou Meta sont précisément cette structure. Or une entreprise privée possède ses propres intérêts économiques, ses partenaires, ses règles, son modèle commercial et sa stratégie.
Nous sommes en train d’envisager de confier à ces entreprises des assistants qui pourraient demain sélectionner l’information, organiser nos tâches, gérer certaines communications et agir directement en notre nom.
La question n’est pas : « Comment contrôler l’intelligence artificielle ? » mais plutôt : « Qui contrôle ceux qui la contrôlent ? »
Le danger le plus immédiat n’est peut-être pas qu’une intelligence artificielle devienne autonome au point d’échapper à l’humanité. Il pourrait être beaucoup plus banal : une IA parfaitement obéissante, des milliards d’utilisateurs satisfaits et, derrière elle, quelques compagnies devenues progressivement l’interface incontournable entre l’individu et le monde numérique.
Sources
Microsoft — Introducing Microsoft Scout: Your always-on personal agent
Google — L’application Gemini gagne en autonomie et offre une assistance proactive, 24 h/24 et 7 j/7
Apple — Apple introduces Siri AI, a profoundly more capable and personal assistant
Meta — Introducing Muse: The World’s First Personal AI Agent Built for Everyone
Commission européenne / EUR-Lex — Cloud and AI Development Act, COM(2026) 502 final
Acquisition.gov — Buy American Act, Federal Acquisition Regulation
Parlement européen — Réponse de la Commission sur l’utilisation d’AWS, Microsoft et OVHcloud
Mistral AI — Mistral AI s’associe à NVIDIA pour accélérer les modèles ouverts de pointe
Microsoft — Microsoft et Mistral renforcent leur partenariat stratégique
Pour aller plus loin
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— André Francis
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