Euro numérique, identité numérique : le citoyen européen face à la débancarisation numérique
On ferme déjà des comptes bancaires. La nouveauté ne serait pas la coupure, mais son changement d'échelle : plus rapide, plus technique, plus difficile à contester.
La débancarisation n’est pas une hypothèse. Des comptes peuvent déjà être fermés pour des raisons de conformité, de réputation, de risque juridique ou d’opinions jugées sensibles. Les cas très médiatisés, comme celui de Nigel Farage, donnent une visibilité au phénomène. Mais pour un particulier, un journaliste indépendant, un dissident ou une personnalité moins protégée médiatiquement, le problème est plus brutal : la coupure peut être rapide, tandis que le recours est long, opaque et coûteux.
C’est dans ce contexte que l’Europe construit en parallèle deux infrastructures majeures : le portefeuille européen d’identité numérique (EUDIW) et l’euro numérique. L’une organise l’accès vérifié à l’identité, aux droits et aux services. L’autre prépare une monnaie publique numérique distribuée par les banques et prestataires de paiement. Séparément, chaque projet est présenté comme pratique, sûr et souverain. Ensemble, ils posent une question politique que le débat public évite encore : que devient l’exclusion bancaire lorsque l’identité, l’accès aux services et le paiement sont reliés dans un même environnement numérique ?
Le danger n’est pas le prétendu “crédit social chinois” fantasmé en Occident. Le danger est ici : transformer une exclusion bancaire déjà existante en exclusion numérique systémique.
Point de départ
Le 23 juin 2026, la commission des Affaires économiques et monétaires du Parlement européen (commission ECON) a adopté sa position sur l’euro numérique : 43 voix pour, 14 contre et 1 abstention. Ce n’est pas encore l’adoption définitive du règlement. La position doit être formalisée en séance plénière, puis négociée avec le Conseil. Mais l’étape est politique : l’euro numérique n’est plus seulement un scénario de banque centrale. Il devient un chantier législatif avancé, avec une architecture déjà dessinée.
Cette architecture est simple à résumer. L’euro numérique serait une monnaie numérique de banque centrale, émise par la BCE, utilisable en ligne et hors ligne. En ligne, les paiements reposeraient sur un système basé sur un compte. Hors ligne, ils passeraient par un stockage local sur l’appareil de l’utilisateur, avec une conséquence directe : perdre l’appareil contenant les euros numériques hors ligne reviendrait à perdre l’argent hors ligne, sans remboursement possible.
Ce calendrier croise celui du portefeuille européen d’identité numérique. Depuis l’entrée en vigueur du règlement (UE) 2024/1183, chaque État membre doit mettre à disposition au moins un portefeuille européen d’identité numérique. L’EUDIW doit permettre d’attacher à une identité numérique des documents, des justificatifs, des attributs et des accès à des services publics ou privés.
Les deux projets ne sont pas le même texte. Ils n’ont pas la même base juridique. Ils ne sont pas juridiquement fusionnés. Mais ils se déploient sur le même terrain concret : identification, authentification, conformité bancaire, accès aux services, paiement numérique, banques, prestataires de services de paiement. Les PSP — prestataires de services de paiement — sont les acteurs autorisés à fournir des services de paiement : banques, établissements de paiement, établissements de monnaie électronique ou prestataires régulés. Demain, ce sont eux qui seront au contact direct de l’utilisateur.
Le sujet n’est donc pas de prétendre qu’un bouton central européen existe déjà. Le sujet est plus sérieux : que devient une exclusion bancaire, déjà possible aujourd’hui, lorsque les infrastructures de l’identité et du paiement deviennent compatibles, standardisées, reliés et déployées à l’échelle de 450 millions d’habitants ?
C’est là que la question change de nature. La débancarisation classique coupe un compte. La débancarisation numérique pourrait couper une chaîne complète : identité vérifiable, accès aux services, moyen de paiement, capacité à recevoir, payer, prouver, signer, travailler.
Ce que racontent les médias
Le récit médiatique dominant tient en trois mots : souveraineté, modernisation, confidentialité.
Souveraineté, parce que l’Union européenne veut réduire sa dépendance aux réseaux de paiement non européens. Modernisation, parce que l’euro numérique est présenté comme la suite logique de l’argent liquide dans une économie déjà numérisée. Confidentialité, parce que la BCE affirme qu’elle n’aura pas accès aux données personnelles d’identification des utilisateurs.
Ces éléments ne sont pas faux. Ils sont partiels.
La dépendance européenne aux réseaux de paiement étrangers est un vrai sujet. Quand un Européen paie par carte, le paiement passe souvent par des réseaux internationaux comme Visa ou Mastercard : ce ne sont pas les banques européennes seules qui font circuler l’ordre de paiement. La domination de ces cartes dans les paiements transfrontaliers européens pose donc une question de souveraineté. Le développement des stablecoins adossés au dollar en pose une autre. Un stablecoin est une monnaie numérique privée : elle n’est pas émise par une banque centrale, mais par une entreprise, et promet de garder une valeur stable — le plus souvent parce qu’elle est liée au dollar, avec l’idée qu’un stablecoin vaut un dollar. On parle parfois d’actif numérique parce que cette valeur n’existe pas sous forme de billet ou de pièce : elle est enregistrée et transférée dans un système informatique. Mais ces sujets stratégiques ne répondent pas à la question du citoyen : que se passe-t-il si l’accès au paiement public numérique devient conditionné, suspendu, refusé ou techniquement lié à une identité numérique elle-même suspendable ?
Le débat visible se concentre sur les coûts pour les banques, le plafond de détention, la gratuité des services de base, la protection des espèces, la rémunération des prestataires de paiement et la souveraineté monétaire européenne. Ces thèmes occupent l’espace disponible. Ils laissent hors champ la question centrale : les conditions concrètes d’exclusion, de suspension, de recours et de rétablissement d’accès pour une personne.
Le phénomène de débancarisation, lui, reste traité à part. Quand un compte est fermé, on parle de droit bancaire, de conformité ou de liberté contractuelle. Quand l’euro numérique avance, on parle souveraineté et technologie. Quand l’EUDIW avance, on parle simplification administrative et contrôle des données. Le citoyen, pourtant, ne vit pas ces domaines séparément.
Pour lui, une identité numérique, un compte bancaire, un moyen de paiement, un accès à un service public et une signature électronique forment une seule chaîne pratique. Si un maillon saute, la vie quotidienne se complique. Si plusieurs maillons sautent ensemble, on ne parle plus d’inconfort numérique. On parle d’exclusion.
Cadrage & Mécanismes d’influence
Le vocabulaire institutionnel n’est pas neutre.
“Portefeuille” renvoie à un objet personnel. “Souveraineté” renvoie à une protection collective. “Confidentialité par défaut” renvoie à une garantie technique. “Liberté de choix” neutralise la crainte de contrainte. “Tout fonctionne ensemble” donne l’impression d’un progrès pratique, alors que cela peut aussi concentrer les risques.
Mais chaque terme masque aussi un rapport de pouvoir.
Un portefeuille numérique n’est pas seulement un outil de confort : c’est une interface d’accès. La souveraineté européenne ne protège pas automatiquement le citoyen contre les abus internes. La confidentialité technique ne règle pas la question des suspensions administratives, bancaires ou réglementaires. La liberté de choix devient théorique lorsque l’alternative papier, physique ou humaine se dégrade.
Trois mécanismes structurent le cadrage.
Premier mécanisme : la confiance déléguée aux institutions.
La BCE affirme que l’euro numérique ne sera pas programmable. Le Parlement insiste sur la protection de la vie privée. La Commission présente l’EUDIW comme un outil donnant aux citoyens le contrôle de leurs données. Le problème n’est pas seulement ce qui est promis. Le problème est ce qui sera juridiquement opposable : interdictions claires, sanctions en cas d’abus, recours rapides, responsabilité identifiable.
Deuxième mécanisme : la séparation artificielle du débat.
L’identité numérique est traitée comme un sujet d’identification. L’euro numérique comme un sujet monétaire. Le droit au compte comme un sujet bancaire. Les espèces comme un sujet de consommation. Mais l’exclusion réelle ne respecte pas ces catégories administratives. Une personne privée d’identité vérifiable, de compte stable et de paiement opérationnel ne subit pas trois problèmes séparés. Elle subit une même exclusion.
Troisième mécanisme : la contrainte descend vers l’individu.
Les restrictions sont toujours présentées comme nécessaires : fraude, blanchiment, financement du terrorisme, sanctions, crise grave, risque réputationnel. Mais ces justifications encadrent déjà les paiements en espèces. En France, un particulier ne peut déjà plus payer un professionnel en liquide au-delà de 1 000 €. À l’échelle européenne, un plafond de 10 000 € doit s’appliquer en 2027. Autrement dit, l’anonymat des grosses transactions en cash est déjà largement verrouillé.
C’est là que la question change. L’euro numérique ne vise pas d’abord les grandes transactions d’affaires. Les entreprises ne seraient pas autorisées à conserver durablement des euros numériques : elles pourraient seulement recevoir des paiements entrants pendant 24 heures. Le citoyen, lui, serait détenteur direct d’un portefeuille plafonné.
Le sujet politique n’est donc pas seulement la lutte contre la fraude ou le blanchiment. Ces contrôles existent déjà. Le sujet est le déplacement de la contrainte vers le paiement quotidien du citoyen : accès conditionné, plafond modifiable, paiement suspendable, identité numérique contestée. Ce n’est plus seulement le gros paiement anonyme qui est limité. C’est le moyen de paiement public numérique du particulier qui devient techniquement encadrable.
La débancarisation numérique n’a pas besoin d’un régime totalitaire pour exister. Elle peut naître d’un empilement banal : conformité bancaire, risque réputationnel, suspension administrative, portefeuille numérique, prestataire de paiement, absence de guichet, recours lent.
C’est précisément pour cela qu’elle est crédible.
Ce que montrent les faits
La débancarisation existe déjà, et elle est documentée.
Le cas Nigel Farage a rendu visible un mécanisme que beaucoup ne voyaient pas. En 2023, Coutts, banque privée appartenant à NatWest, a décidé de fermer ses comptes. Farage a obtenu un dossier interne du comité de risque réputationnel de la banque. Ce dossier indiquait que continuer la relation n’était pas compatible avec Coutts au regard de ses opinions publiquement exprimées. Le rapport Travers Smith, mandaté par NatWest, a conclu que la banque avait un droit contractuel de fermeture, mais qu’elle avait manqué à son obligation de traiter Farage équitablement et que la communication publique autour du dossier avait été fautive.
Farage n’est pas un cas ordinaire. C’est justement le point. Il disposait d’une notoriété, de relais médiatiques, d’un accès au dossier, d’un levier politique et d’une capacité de riposte publique. Un particulier, un journaliste indépendant, une petite structure, un ancien militaire devenu analyste controversé, une association ou un média sans grande protection n’a pas les mêmes moyens.
En France, le cas TV Libertés a été formellement porté au Parlement européen par la question E-003310/2025 sur la discrimination bancaire envers les journalistes d’opposition. Le texte de la question souligne un vide : le règlement européen sur la liberté des médias protège contre certaines pressions étatiques, mais il n’interdit pas la débancarisation de journalistes ou de médias par des acteurs privés.
Une question déposée à l’Assemblée nationale française sous le n°16657 évoque également des fermetures arbitraires de comptes bancaires touchant des personnalités publiques en raison de leurs prises de position. Le droit au compte existe, mais il ne règle pas tout. Il permet d’obtenir un compte de base. Il ne garantit pas la continuité d’une relation bancaire normale, ni la fluidité des dons, abonnements, paiements, services associés et outils nécessaires à une activité économique.
C’est le point concret : la coupure est rapide ; le recours est lent. La banque décide ; l’individu explique. La suspension tombe ; la réparation prend du temps. Plus le profil est isolé, moins la réparation est visible.
Le mécanisme de l’euro numérique est déjà structuré.
L’euro numérique serait une monnaie numérique de banque centrale. Les euros présents sur un compte courant sont des créances sur une banque commerciale. L’euro numérique, lui, serait une créance directe sur la BCE, comme les espèces, mais sous forme numérique.
Le texte adopté en commission ECON fixe plusieurs lignes fortes :
usage en ligne et hors ligne ;
paiements en ligne reposant sur un système basé sur un compte ;
paiements hors ligne stockés localement sur l’appareil ;
services de base gratuits ;
distribution par les prestataires de services de paiement, dont les banques ;
acceptation large par les commerçants, avec exceptions ;
plafond de détention pour les particuliers ;
impossibilité pour les entreprises de conserver des euros numériques au-delà d’une durée limitée pour les paiements entrants ;
absence d’intérêt positif ou négatif.
Le plafond souvent évoqué autour de 3 000 euros par personne n’est pas un détail : il montre que l’euro numérique est conçu comme moyen de paiement, pas comme compte d’épargne. Il montre aussi que l’accès à cette monnaie sera encadré par des règles politiques révisables.
La BCE affirme qu’elle n’aura pas accès aux données personnelles d’identification. Mais le citoyen ne sera pas en relation directe et nue avec la BCE. L’accès passera par des prestataires de services de paiement. Autrement dit : les mêmes acteurs privés qui ferment déjà des comptes seront au cœur de la distribution de la monnaie publique numérique.
C’est là que le sujet devient politique. Une monnaie publique numérique distribuée par des acteurs privés ne peut pas laisser ces acteurs décider seuls qui peut l’utiliser, dans quelles conditions, avec quelle justification et quel recours.
La capacité de désactivation à distance est documentée côté portefeuille d’identité.
Ce point ne doit pas être édulcoré.
Dans notre analyse du portefeuille européen d’identité numérique publiée en avril 2026, nous avons documenté une fonctionnalité précise du Digital Identity Wallet de Thales/Gemalto, relevée par Frost & Sullivan dans son rapport Best Practices Awards 2019-2020 : en cas de suspension d’un droit de l’individu, pour quelque raison que ce soit, le gouvernement peut l’invalider en temps réel sur la plateforme.
Ce n’est pas une faille. C’est une fonctionnalité commerciale présentée positivement.
Le wallet concerné peut contenir des éléments liés à l’identité et à la vie administrative : permis de conduire, carte d’identité, passeport, carte grise, assurance, carte de santé, signature électronique, connexion à des services, paiements électroniques ou moyens associés. La conséquence pratique est directe : désactiver un permis, bloquer un accès à un service de santé, suspendre un moyen de paiement, invalider un droit — à distance, immédiatement — fait partie des capacités documentées de ce type de portefeuille.
Le point n’est pas de dire que l’EUDIW européen reprendra automatiquement, mot pour mot, toutes les fonctions commerciales d’un produit Thales/Gemalto. Le point est que la capacité technique existe, qu’elle est documentée, et qu’elle est présentée comme une fonction normale de gouvernance des droits numériques.
C’est ce précédent qui change la lecture de l’euro numérique. Tant que l’identité et le paiement restent séparés, l’exclusion est déjà grave mais partielle. Si identité, droits, accès aux services et paiement public numérique deviennent fonctionnellement reliés, la suspension peut changer d’échelle.
La convergence EUDIW + euro numérique n’est pas une fiction.
La fusion juridique obligatoire des deux systèmes n’est pas actée. Mais la convergence fonctionnelle est déjà dans le paysage.
L’EUDIW est pensé pour l’identification, l’authentification, la preuve d’attributs, les démarches publiques et privées, les usages bancaires et les procédures KYC. L’euro numérique sera distribué par des banques et prestataires de services de paiement soumis à ces mêmes procédures d’identification. Les acteurs du secteur financier travaillent déjà sur l’intégration du wallet dans les parcours bancaires : ouverture de compte, conformité client, signature, authentification, paiement.
Il n’y a pas besoin d’une fusion officielle pour que le risque existe. Il suffit que les mêmes identités numériques servent à accéder aux mêmes services, via les mêmes terminaux, dans les mêmes parcours, sous le contrôle des mêmes catégories d’intermédiaires.
Ce qui est établi :
l’euro numérique repose sur une distribution par les PSP, dont les banques ;
l’EUDIW est conçu pour les services publics et privés, y compris les usages bancaires ;
la désactivation à distance de droits dans un wallet d’identité est documentée ;
la débancarisation existe déjà ;
les recours sont lents, techniques et inégalitaires.
Ce qui reste à trancher :
le niveau réel d’interopérabilité entre l’euro numérique et l’EUDIW ;
les conditions de suspension d’accès à l’euro numérique ;
le rôle exact des PSP en cas de refus ou de blocage ;
les garanties juridiques de non-programmabilité ;
les recours effectifs en cas d’exclusion simultanée.
Voilà le cœur de l’article : le danger ne vient pas d’une intention déclarée. Il vient d’une architecture qui rend possible ce que le droit n’a pas encore interdit clairement.
L’écart
Le récit officiel dit : l’euro numérique complète les espèces, protège la souveraineté européenne, garantit la confidentialité et modernise les paiements.
Les faits montrent autre chose : les garde-fous décisifs ne sont pas encore verrouillés au niveau nécessaire pour une infrastructure de cette portée.
La non-programmabilité est promise. Mais une promesse n’est pas une interdiction juridique assortie de sanctions. La confidentialité est mise en avant. Mais la BCE n’est pas le seul acteur du système : les banques et PSP restent au contact de l’utilisateur. L’euro numérique est présenté comme complémentaire au cash. Mais la protection du cash ne garantit pas l’accès aux services qui exigeront demain une identité numérique ou un paiement numérique. L’EUDIW est présenté comme facultatif. Mais un outil facultatif devient obligatoire de fait lorsque les services essentiels s’organisent autour de lui.
L’écart n’est pas entre vérité et mensonge. Il est entre récit d’usage et capacité d’architecture.
Le récit parle de payer plus simplement. L’architecture parle d’identifier, authentifier, autoriser, refuser, suspendre, tracer juridiquement, rétablir ou non.
Dans un système papier, la friction protège partiellement. Il faut un guichet, une signature, un courrier, un délai, un interlocuteur. Dans un système numérique, la friction disparaît. C’est efficace pour l’utilisateur quand tout fonctionne. C’est redoutable contre lui quand quelque chose se bloque.
L’exclusion bancaire classique laisse encore des angles morts : espèces, relations locales, guichets, délais, pluralité bancaire, solutions de repli. Une exclusion numérique systémique réduit ces marges. Elle rend le refus plus propre, plus silencieux, plus difficile à prouver.
Ce n’est pas une dérive théorique. C’est une mécanique connue des infrastructures numériques : d’abord l’outil est pratique ; ensuite il devient standard ; enfin, l’alternative devient marginale, chère ou suspecte.
Mise en perspective
Le Canada a démontré que le gel financier de masse est possible sans euro numérique.
En février 2022, le gouvernement canadien a invoqué la loi sur les mesures d’urgence lors des blocages liés aux convois de protestation. Les institutions financières ont pu geler ou suspendre les comptes d’individus et d’entreprises liés aux blocages, sans ordonnance judiciaire préalable. Les documents parlementaires canadiens font état de plus de 200 comptes gelés et d’environ 7,8 millions de dollars canadiens concernés.
Ce précédent ne dit pas que l’Europe fera la même chose. Il dit que, dans une démocratie occidentale, un gel financier administratif peut devenir opérationnel en période de crise. Et cela s’est produit avec le système bancaire classique. L’euro numérique n’est donc pas nécessaire pour bloquer. Il pourrait réduire le coût, le délai et la complexité du blocage.
Le Royaume-Uni a fini par reconnaître le problème de la fermeture de comptes.
Après l’affaire Farage, le gouvernement britannique a renforcé les règles encadrant la fermeture des comptes de paiement. L’idée centrale est simple : lorsqu’un prestataire met fin à un service, le client doit disposer d’un délai suffisant et d’une explication utilisable.
Cette évolution confirme le problème : même dans le système bancaire classique, le déséquilibre entre l’individu et l’établissement est déjà trop fort. Si l’euro numérique ajoute une couche publique de paiement distribuée par ces mêmes intermédiaires, les garanties doivent être plus fortes, pas plus faibles.
La Chine montre que la programmabilité monétaire est techniquement possible.
Le prétendu “crédit social chinois” fantasmé en Occident n’est pas le sujet ici. Le sujet est plus précis : une monnaie numérique publique peut intégrer des règles techniques. En Chine, le yuan numérique a déjà été associé à des usages conditionnels, notamment via des smart contracts, des paiements ciblés ou des montants utilisables dans certaines conditions.
L’Europe affirme que son euro numérique ne sera pas une monnaie programmable. Cet engagement doit être pris au sérieux. Mais il ne change pas le point central : une monnaie publique numérique ouvre des capacités que l’argent liquide ne permet pas. Une fois l’infrastructure déployée, les usages peuvent évoluer sous pression politique, sécuritaire, budgétaire ou réglementaire.
La protection des espèces est nécessaire, mais insuffisante.
Le paquet monétaire européen inclut aussi un volet sur le cours légal des billets et pièces. C’est un garde-fou réel. Les commerces ne devraient pas pouvoir bannir les espèces par simple affichage ou clause contractuelle. Les États devraient maintenir l’accès au cash, en particulier pour les publics vulnérables.
Mais le cash ne suffit pas à protéger l’accès à la vie économique moderne. Il permet de payer. Il ne permet pas forcément d’ouvrir un compte, de prouver une identité, de signer un contrat, de recevoir une prestation, de répondre à une obligation administrative ou d’accéder à un service qui exige une authentification numérique.
Protéger les espèces sans protéger les guichets, les alternatives papier, les procédures humaines et le droit de refus numérique revient à protéger un vestige, pas une liberté complète.
Pistes de réflexion
Ces pistes ne sont pas des solutions clés en main. Ce sont les questions minimales que le débat public devrait poser avant que l’infrastructure ne soit verrouillée.
Quel recours effectif en cas d’exclusion numérique ?
Le droit au compte couvre une partie du problème bancaire. Il ne couvre pas une exclusion combinée : identité numérique suspendue, accès bancaire limité, paiement numérique public refusé, service administratif inaccessible. Le recours doit être rapide, gratuit, identifiable et assorti de délais contraignants.Qui peut suspendre quoi, sur quelle base, et avec quelle trace ?
Toute suspension devrait mentionner l’autorité responsable, la base juridique, la durée, les effets concrets, les voies de recours et le juge compétent. Sans cela, la coupure devient un acte technique sans responsable visible.La non-programmabilité de l’euro numérique est-elle interdite par la loi ?
Une déclaration de la BCE ne suffit pas. Il faut une interdiction législative claire, auditée, assortie de sanctions en cas de contournement par l’État, la BCE, les PSP ou les acteurs privés.Les PSP pourront-ils refuser ou suspendre l’accès à l’euro numérique ?
Si oui, selon quels critères ? Si non, qui portera les obligations de conformité ? Une monnaie publique numérique distribuée par des acteurs privés ne peut pas laisser ces acteurs décider seuls qui peut l’utiliser.L’EUDIW restera-t-il réellement facultatif si les services essentiels l’intègrent ?
Le caractère volontaire d’un outil ne se mesure pas dans un communiqué. Il se mesure dans l’usage. Si refuser le wallet entraîne des démarches plus longues, des services inaccessibles, des coûts supplémentaires ou une suspicion administrative, alors le volontariat devient théorique.Quelle séparation stricte entre identité, comportement et paiement ?
Une donnée d’identité ne doit pas devenir un outil de profilage économique. Un comportement de paiement ne doit pas devenir une raison de restriction d’identité ou de droits. Cette séparation doit être technique, juridique et auditée.Où est l’étude d’impact commune EUDIW + euro numérique ?
Chaque projet avance avec ses propres textes et ses propres justifications. Mais l’effet combiné sur les droits individuels n’a pas fait l’objet d’un débat public proportionné. C’est pourtant l’effet combiné qui intéresse le citoyen.Quelle alternative non numérique garantie par la loi ?
Protéger le cash ne suffit pas. Il faut protéger les guichets, les procédures papier, l’accès humain aux services, et les alternatives pour les personnes sans smartphone, sans banque stable, sans maîtrise numérique ou refusant ce système.
Conclusion
La débancarisation n’attend pas l’euro numérique pour exister. Elle est déjà documentée. Elle touche des personnalités visibles, mais aussi des acteurs moins protégés : médias indépendants, associations, entrepreneurs, particuliers, profils considérés comme “à risque”, parfois sans explication claire.
L’euro numérique et l’EUDIW n’inventent pas l’exclusion. Ils peuvent en modifier l’échelle.
Le vrai risque n’est pas le prétendu “crédit social chinois” fantasmé en Occident. Le risque est ici : une infrastructure de paiement public numérique, une infrastructure d’identité numérique, des banques et PSP placés au centre, des règles de conformité complexes, des décisions automatisées, des recours lents, des alternatives physiques qui s’affaiblissent.
C’est précisément parce que ce scénario n’a pas besoin de grand complot qu’il mérite d’être pris au sérieux.
L’Europe peut vouloir une souveraineté monétaire. Elle peut vouloir une identité numérique. Elle peut vouloir réduire sa dépendance aux réseaux américains. Ces objectifs ne répondent pas à la question de l’exclusion.
Un citoyen ne vit pas dans les communiqués de la BCE. Il vit avec un compte, une identité, un moyen de paiement, des accès, des démarches, des recours. Si l’un tombe, il doit pouvoir se relever. Si tout devient relié, il faut empêcher que tout puisse tomber ensemble.
Le danger n’est pas l’existence d’un euro numérique. Le danger est de construire l’infrastructure avant d’avoir verrouillé les droits.
Sources
Parlement européen, commission ECON, Euro numérique : garantir la souveraineté, la confidentialité et la stabilité, 23 juin 2026 — https://www.europarl.europa.eu/news/fr/press-room/20260622IPR45912/euro-numerique-garantir-la-souverainete-la-confidentialite-et-la-stabilite
Banque centrale européenne, Digital euro, page officielle — https://www.ecb.europa.eu/euro/digital_euro/html/index.en.html
Banque centrale européenne, Digital euro — Frequently asked questions — https://www.ecb.europa.eu/euro/digital_euro/faqs/html/ecb.faq_digital_euro.en.html
Banque centrale européenne, Preparation phase of a digital euro — progress and closing reports — https://www.ecb.europa.eu/euro/digital_euro/progress/html/index.en.html
EUR-Lex, règlement (UE) 2024/1183 du Parlement européen et du Conseil du 11 avril 2024 modifiant le règlement eIDAS — https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=CELEX:32024R1183
Commission européenne, European Digital Identity — https://commission.europa.eu/topics/digital-economy-and-society/european-digital-identity_en
Commission européenne, European Digital Identity Wallet — legal and technical road — https://ec.europa.eu/digital-building-blocks/sites/spaces/EUDIGITALIDENTITYWALLET/pages/915931903/The+legal+and+technical+road+to+EU+Digital+Identity+Wallets
Parlement européen, question E-003310/2025, Discrimination bancaire envers les journalistes d’opposition — https://www.europarl.europa.eu/doceo/document/E-10-2025-003310_FR.html
Assemblée nationale, question écrite n°16657, Fermeture arbitraire de comptes bancaires de personnalités publiques — https://questions.assemblee-nationale.fr/q16/16-16657QE.htm
Code monétaire et financier, article L.312-1, droit au compte — https://www.legifrance.gouv.fr/codes/section_lc/LEGITEXT000006072026/LEGISCTA000020861267/2021-12-27
NatWest Group, Key findings from Phase 1 of Travers Smith review, octobre 2023 — https://www.natwestgroup.com/news-and-insights/news-room/press-releases/our-updates/2023/oct/key-findings-from-phase-1-of-travers-smith-review.html
HM Treasury, règles britanniques sur la fermeture des comptes de paiement et délai de préavis — https://www.gov.uk/government/publications/payment-service-contract-termination-rule-changes-implementation-timings-and-next-steps
Gouvernement du Canada, ministère des Finances, Le gouvernement annonce de nouvelles mesures relatives à la Loi sur les mesures d’urgence, février 2022 — https://www.canada.ca/fr/ministere-finances/nouvelles/2022/02/le-canada-invoque-la-loi-sur-les-mesures-durgencepour-limiter-le-financement-des-barrages-routiers-illegaux-et-retablir-lordre-public.html
Chambre des communes du Canada, Comité permanent des finances, rapport sur l’invocation de la Loi sur les mesures d’urgence — https://www.ourcommons.ca/DocumentViewer/fr/44-1/FINA/rapport-5
Frost & Sullivan, Thales commended for its Government-to-Citizen Mobile ID solution, the Gemalto Digital ID Wallet — https://www.frost.com/news/press-releases/thales-commended-by-frost-sullivan-for-its-unparalleled-government-to-citizen-mobile-id-solution-the-gemalto-digital-id-wallet/
Thales, Digital ID Wallet et programmes d’identité numérique — https://www.thalesgroup.com/en/news-centre/insights/public-security/civil-identity/eu-digital-wallet-what-stage-project-now
Fédération bancaire européenne, documents et prises de position sur l’euro numérique —
https://www.ebf.eu
Deloitte France, EUDI Wallet et eIDAS 2.0 : intégrer l’identité numérique européenne — https://www.deloitte.com/fr/fr/Industries/financial-services/analysis/eudi-wallet-eidas-integrer-identite-numerique-europeenne.html
Journal du Net, EUDIW : enjeux et conséquences du portefeuille d’identité numérique de l’UE sur le secteur bancaire — https://www.journaldunet.com/fintech/1535591-eudiw-enjeux-et-consequences-du-portefeuille-d-identite-numerique-de-l-ue-sur-le-secteur-bancaire/
Steelldy, Portefeuille européen d’identité numérique et euro numérique : quelles implémentations ? — https://steelldy.com/portefeuille-europeen-didentite-numerique-et-euro-numerique-quelles/
Ministère de l’Économie / DGCCRF, Moyens de paiement : quelle est la réglementation en vigueur ? — plafond de 1 000 € pour les paiements en espèces lorsque le client est domicilié fiscalement en France — https://www.economie.gouv.fr/dgccrf/les-fiches-pratiques/moyens-de-paiement-quelle-est-la-reglementation-en-vigueur
Règlement (UE) 2024/1624 du Parlement européen et du Conseil, 31 mai 2024 — règlement anti-blanchiment prévoyant notamment le plafond européen de 10 000 € pour les paiements en espèces à partir du 10 juillet 2027 — https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=CELEX:32024R1624
Parlement européen, commission ECON, Euro numérique : garantir la souveraineté, la confidentialité et la stabilité, 23 juin 2026 — les entreprises ne seraient pas autorisées à détenir durablement des euros numériques, sauf paiements entrants pendant 24 heures — https://www.europarl.europa.eu/news/fr/press-room/20260622IPR45912/euro-numerique-garantir-la-souverainete-la-confidentialite-et-la-stabilite
EV60 / André Francis, EUDIW 2026 : le portefeuille numérique que personne n’a réclamé, liberté promise, contrôle garanti, avril 2026 — https://ev60.substack.com/p/eudiw-2026-le-portefeuille-numerique
À retenir
La débancarisation existe déjà : l’affaire Farage, la question européenne E-003310/2025 et la question française n°16657 montrent que la fermeture de comptes pour des motifs de réputation, de conformité ou d’opinion n’est pas un fantasme.
La désactivation à distance de droits dans un wallet d’identité est documentée : Frost & Sullivan présente cette capacité du wallet Thales/Gemalto comme une fonctionnalité, y compris pour des droits et moyens associés à l’identité numérique.
L’euro numérique et l’EUDIW ne sont pas juridiquement fusionnés, mais leur convergence fonctionnelle est le vrai sujet : identité, accès aux services, paiement et recours peuvent finir dans la même chaîne numérique.
Le danger n’est pas le prétendu “crédit social chinois” fantasmé en Occident. Le danger est ici : transformer une exclusion bancaire déjà existante en exclusion numérique systémique.
Pour aller plus loin
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— André Francis
Merci d’avoir pris le temps de lire cet article. Continuez à poser les bonnes questions, et ne prenez rien pour acquis.


