EUDIW 2026 : le portefeuille numérique que personne n'a réclamé, liberté promise, contrôle garanti
Analyse critique du portefeuille européen d'identité numérique : qui décide, qui profite, qui paie le prix ?

Fin 2026, chaque État membre de l’Union européenne sera tenu de mettre à disposition de ses citoyens un portefeuille d’identité numérique — l’EUDIW (European Union Digital Identity Wallet). Le discours officiel présente cet outil comme un progrès pour la liberté individuelle et la souveraineté numérique européenne. Les faits dessinent une autre réalité : une infrastructure centralisée d’identification, conçue sans consultation citoyenne réelle, portée par des intérêts industriels précis, et dont les capacités de contrôle dépassent largement les usages annoncés. La question centrale n’est pas technique. Elle est politique : qui décide, qui profite, et qui paie le prix de cette priorité ?
Point de départ
En juin 2021, la Commission européenne propose un cadre européen d’identité numérique. Le Parlement européen adopte le texte en février 2024, le Conseil de l’Union européenne en mars 2024. Le règlement (UE) 2024/1183 entre en vigueur le 20 mai 2024. La deadline est fixée : chaque État membre doit fournir au moins un portefeuille numérique à ses citoyens d’ici fin 2026. L’objectif politique affiché est d’atteindre 80 % des citoyens européens équipés d’ici 2030.
Ce calendrier n’est pas né d’une urgence citoyenne. Il correspond à la “Décennie numérique” européenne, programme lancé par la Commission pour affirmer la compétitivité technologique de l’UE face aux États-Unis et à la Chine. Le citoyen n’a pas demandé ce portefeuille. Il lui sera proposé — avec une pression croissante à l’utiliser, comme on le verra.
Ce que racontent les médias
La couverture médiatique du sujet est quasi inexistante dans la presse généraliste française. Le sujet n’a pas fait la une du journal Le Monde, du Figaro ou de Libération. Quand il est traité, c’est sous l’angle de la modernisation et de la praticité.
Presse France, décembre 2024, titre : “Portefeuille numérique européen en 2025 : un nouveau standard pour l’Union européenne” — l’article présente l’EUDIW comme une avancée logique de la digitalisation, au même titre qu’Apple Pay ou Google Wallet. Aucune question sur les risques.
Touteleurope.eu, média spécialisé en affaires européennes, reprend sans distance le communiqué de la Commission : le portefeuille “permettra aux citoyens de choisir quelles informations ils partagent”. La formulation est celle de Thierry Breton en 2021. Elle n’a pas bougé.
Nextimpact.fr, juin 2023 : traitement technique sur l’architecture du système, les pilotes, les consortiums. Aucune interrogation sur la gouvernance ou les conflits d’intérêts industriels. Le sujet est traité comme un projet informatique, pas comme une question de libertés.
Deloitte France, juin 2025, publie une analyse intitulée “Identité Numérique Européenne : les clés d’eIDAS 2.0 pour transformer le secteur financier et assurantiel”. Aucune mention des risques pour les libertés. Le sujet est traité sous l’angle des “opportunités business” et des “nouveaux parcours utilisateurs digitaux”.
Portail-IE.fr, mai 2024, soulève timidement la question : “l’enjeu du portefeuille d’identité numérique est de le rendre le plus attractif possible. Puisqu’il n’est pas obligatoire, le risque est que peu d’Européens n’adhèrent à son utilisation.” Ni la capacité de désactivation à distance, ni les conflits d’intérêts industriels ne sont abordés.
Le silence est lui-même un signal. Un projet qui touchera l’ensemble des 450 millions de citoyens européens, leur identité, leurs documents, leurs accès aux services, est traité comme une actualité de second rang.
Le cadrage
Le vocabulaire choisi par la Commission européenne et repris sans examen par la majorité des médias est structurant. “Portefeuille” — terme neutre, associé à l’autonomie personnelle. “Liberté de choisir ce que l’on partage”. “Contrôle total sur ses données”. “Outil citoyen”.
Ce cadrage place l’individu au centre du dispositif. Il occulte le fait que l’EUDIW est d’abord une infrastructure étatique et industrielle, dont le citoyen est l’utilisateur imposé — pas le commanditaire. Imaginez qu’on vous installe un compteur électrique “intelligent” chez vous en vous expliquant que vous “contrôlez” votre consommation : techniquement vrai, mais structurellement, c’est votre fournisseur d’énergie qui accède à vos données en temps réel.
Le terme “souveraineté numérique” est également mobilisé pour légitimer le projet face aux GAFAM. L’argument mérite un examen sérieux. Aujourd’hui, Google sait où vous êtes, quelles vidéos vous regardez, quels itinéraires vous empruntez. Meta connaît vos opinions politiques, votre état émotionnel approximatif, vos réseaux sociaux réels. Apple stocke votre santé, vos paiements, vos communications.
Mais l’État aussi sait déjà qui vous êtes. La Direction générale des Finances publiques connaît vos revenus, vos biens, vos transactions bancaires déclarées. L’Assurance maladie dispose de l’intégralité de votre parcours de soins. Les préfectures savent où vous résidez, quels véhicules vous possédez, si vous avez un casier. L’argument “reprendre le contrôle face aux GAFAM” est réel mais partiel : il substitue une surveillance privée fragmentée par un point d’accès unifié, entre les mains de Thales, d’Idemia et des États membres.
Mécanismes d’influence
Trois mécanismes structurent la communication autour de l’EUDIW.
L’argument de l’évidence technique : le sujet est présenté comme complexe, réservé aux experts. Les actes d’exécution, les spécifications techniques, l’Architecture and Reference Framework — autant de couches qui découragent l’examen citoyen. Quand la complexité noie un sujet politique dans du jargon technique, c’est rarement par hasard.
L’argument de l’utilité pratique : les exemples mobilisés sont toujours du même type — prouver son âge à l’entrée d’un bar, ouvrir un compte bancaire à l’étranger, partager son diplôme pour un emploi. Ces cas d’usage existent, mais ils justifient une simple application d’identification numérique — comme France Identité qui existe déjà — pas une infrastructure centralisée à l’échelle de 450 millions de citoyens.
L’argument de l’enquête de satisfaction : Thales a mené une étude auprès de 1 835 citoyens européens en décembre 2021, dont les résultats indiquent que 85 % des Français interrogés seraient prêts à utiliser ce portefeuille. En 2024, l’Eurobaromètre “Digital Decade” indique que 81 % des Européens estiment que l’amélioration de la cybersécurité facilitera leur usage des technologies. Ces chiffres sont cités comme validation citoyenne. Problème : dans les deux cas, ce sont les promoteurs du système — Thales et la Commission européenne — qui commandent et interprètent les études. Aucune consultation indépendante n’a été organisée sur la question centrale : souhaitez-vous confier l’intégralité de vos documents d’identité à un système centralisé ?
Ce que montrent les faits
Le marché derrière le projet. Le marché mondial de l’identité numérique devrait croître de 16,61 milliards de dollars en 2024 à 65,35 milliards de dollars en 2033, soit une croissance de plus de 16 % par an (Business Research Insight, 2024). L’EUDIW est un appel d’offres géant déguisé en politique publique. Thales fait partie de deux des consortiums sélectionnés par la Commission européenne — POTENTIAL et NOBID — pour construire et tester le portefeuille. Le groupe se positionne explicitement comme “leader mondial des programmes d’identité numérique de confiance” et travaille avec “des dizaines de clients en Europe” pour les préparer au règlement. Thales est à la fois lobbyiste du projet et prestataire technique. Ce n’est pas un conflit d’intérêts signalé. C’est la configuration normale du marché. Les Jours ont documenté dès février 2021 les pratiques de lobbying européen de Thales.
La capacité de désactivation à distance. C’est le point que les médias grand public n’évoquent pas. Le cabinet Frost & Sullivan, dans son rapport Best Practices Awards 2019-2020, récompensait Thales pour son Digital Identity Wallet et notait comme fonctionnalité notable : “En cas de suspension d’un droit de l’individu pour quelque raison que ce soit, le gouvernement peut l’invalider en temps réel sur la plateforme.” Désactiver un permis de conduire, bloquer un accès à un service de santé, suspendre un moyen de paiement — à distance, immédiatement. Cette capacité n’est pas une faille du système. C’est une fonctionnalité documentée, présentée positivement dans les brochures commerciales.
Les exclus du système. Les pilotes ont révélé des problèmes de dépendance au device et d’accès hors ligne (consortium EWC, 2024). En France, 16 % de la population n’a pas de smartphone. Les personnes âgées, les précaires, ceux qui refusent par choix un téléphone connecté permanent — tous se retrouvent face à un système qui “n’impose pas” le smartphone mais ne peut techniquement fonctionner sans lui. Juridiquement, l’UE n’impose pas le smartphone. Mais techniquement, elle conçoit un système qui ne peut fonctionner qu’avec.
Le retard réel du déploiement. À 12 mois de l’échéance de fin 2026, les experts impliqués dans le projet signalent une “disponibilité inégale” selon les États membres. Les Pays-Bas ont déjà indiqué qu’ils ne seraient probablement pas prêts. La Bulgarie n’a pas commencé les travaux (Biometric Update, décembre 2025). Les standards techniques continuent d’évoluer, rendant difficile la finalisation des produits.
La sécurité des données. Centraliser l’ensemble des attributs d’identité d’un citoyen — papiers, permis, diplômes, données médicales à terme — dans un seul système crée une cible de premier ordre pour les cyberattaques. L’EUDIW prévoit un stockage local sur le device, mais les systèmes de vérification restent centralisés. C’est le maillon faible.
L’écart
L’écart entre le récit officiel et la réalité documentée est de nature structurelle, pas accidentelle.
Le récit dit : outil citoyen, contrôle des données, modernisation pratique. La réalité montre : infrastructure décidée sans consultation populaire réelle, architecture technique conçue par les industriels qui en bénéficieront, capacités de contrôle intégrées dès la conception, exclusion de facto des non-équipés, délais déjà dépassés sur certains États membres.
Ce n’est pas de la désinformation. C’est de la sélection. Les éléments favorables sont mis en avant, les éléments défavorables sont absents du débat public — non par censure, mais par absence d’examen journalistique sérieux sur un sujet jugé trop technique pour le grand public.
Effets sur la perception
Le citoyen qui suit l’information dominante sur l’EUDIW retient trois choses : c’est pratique, c’est sécurisé, c’est européen donc c’est pour se protéger des GAFAM. Il ne retient pas : qui sont les contractants, quelle est la capacité de désactivation, que se passe-t-il en cas de faille de sécurité massive, comment seront traités ceux qui n’ont pas de smartphone.
Le biais cognitif activé est celui de la “commodité croissante” : chaque étape de numérisation est présentée comme un progrès évident, et refuser devient une posture d’arriéré. Le passe sanitaire a fonctionné sur le même principe. Les pilotes ont d’ailleurs révélé que l’adoption du portefeuille dépend fortement de la maturité numérique et du niveau de confiance dans chaque pays. Autrement dit, là où les citoyens font le moins confiance à leur gouvernement, la résistance sera la plus forte.
Mise en perspective
Le précédent indien est éclairant. Aadhaar — le système d’identification biométrique indien lancé en 2010 — est le plus grand programme d’identification numérique au monde avec plus d’un milliard d’individus enregistrés. Prévu pour l’inclusion sociale, il a souvent eu l’effet inverse : exclusion de communautés marginalisées qui se voient refuser l’accès aux services essentiels en raison de l’échec des vérifications biométriques.
En octobre 2023, les données personnelles de 815 millions d’Indiens se sont retrouvées en vente sur le dark web (Resecurity, 2023). En 2018, la Cour suprême indienne a dû intervenir pour interdire aux acteurs privés d’exiger le numéro Aadhaar. Des militants parlent de “dérive rampante”, normalisant progressivement l’usage du système dans toutes les sphères socio-économiques (campagne Rethink Aadhaar, 2025).
En Suisse, pays de démocratie directe, le projet d’identité numérique a d’abord été rejeté par référendum en 2021 avant d’être réintroduit sous une forme retouchée pour un déploiement prévu en 2026. Les Suisses ont voté contre. Ils ont ensuite eu droit à une deuxième version. Aucun État membre de l’UE n’a organisé de consultation populaire sur l’EUDIW.
L’Estonie est souvent citée comme modèle positif d’identité numérique. Mais l’e-Estonia a été construite sur 25 ans, avec une architecture décentralisée, dans un pays de 1,3 million d’habitants où la confiance institutionnelle est structurellement élevée. Projeter ce modèle sur 450 millions d’Européens aux cultures administratives très différentes est une analogie qui mérite examen.
Pistes de réflexion
Ces pistes ne sont pas des solutions. Ce sont des questions que le débat public devrait intégrer avant le déploiement.
Consultation citoyenne préalable : aucun État membre n’a organisé de référendum ou de délibération nationale sur l’EUDIW. Un système qui touche l’identité de chaque citoyen pourrait justifier un processus démocratique formel, comme l’a tenté la Suisse — même si le résultat ne plaisait pas aux promoteurs.
Audit indépendant des conflits d’intérêts industriels : la présence de Thales et d’Idemia comme concepteurs techniques et bénéficiaires commerciaux du même système mérite un examen public formalisé, au même titre qu’un marché public classique.
Garantie juridique contraignante sur la non-désactivation à distance : la capacité de suspendre les droits d’un individu en temps réel est documentée. Si elle existe techniquement, elle existera juridiquement à terme. Une interdiction législative explicite, assortie de sanctions pénales, n’a pas été intégrée au règlement.
Alternative non-numérique protégée par la loi : les services publics et privés qui accepteront l’EUDIW devront être contraints par la loi de maintenir une alternative accessible aux personnes sans smartphone, sans connexion ou refusant le système. Sans cette contrainte, l’alternative se dégradera progressivement.
Séparation stricte entre identité civile et données comportementales : le règlement actuel interdit le “traçage” des utilisateurs entre services. Cette interdiction doit être accompagnée d’un mécanisme de contrôle indépendant, pas seulement d’une déclaration d’intention.
Contrôle parlementaire européen et national sur l’architecture technique : les spécifications techniques de l’EUDIW sont élaborées par des groupes d’experts où les industriels sont présents. Les parlements nationaux et le Parlement européen devraient disposer d’un pouvoir d’examen et de veto sur ces spécifications.
Droit de refus sans perte d’accès aux services publics : l’EUDIW est présenté comme facultatif. Mais si tous les services n’acceptent plus que l’EUDIW, le refus devient une sanction de fait. Ce scénario doit être prévenu par une disposition législative explicite.
Conclusion
L’EUDIW n’est pas le fruit du hasard. C’est un projet institutionnel qui suit sa propre logique : intérêts industriels, agenda de la “décennie numérique”, volonté des États de reprendre la main sur l’identification face aux GAFAM. Ces logiques sont réelles et documentées.
Des outils existent déjà. France Identité dépasse les 2 millions d’utilisateurs. Le RGPD encadre la protection des données personnelles à l’échelle européenne depuis 2018. FranceConnect+ permet l’authentification sécurisée auprès des services publics. Ces dispositifs répondent aux cas d’usage concrets invoqués pour justifier l’EUDIW — sans centraliser l’intégralité de l’identité citoyenne dans une infrastructure unique, et sans intégrer de capacité de désactivation à distance.
Ce qui est absent, c’est le débat démocratique proportionnel à l’enjeu. Un système qui permettra d’identifier chaque citoyen européen pour accéder aux services publics, privés, bancaires et médicaux, et qui intègre dès sa conception la capacité de désactivation à distance de droits individuels, mérite autre chose qu’une communication par dessins animés et communiqués de presse.
Le mécanisme est simple : présenter une infrastructure de contrôle comme un outil de liberté, noyer le débat dans la technicité, s’appuyer sur des études commandées par les prestataires, et avancer avant que l’opinion publique ne soit informée. Ce n’est pas propre à l’EUDIW. C’est la méthode standard de déploiement des grandes infrastructures numériques depuis vingt ans.
Sources
Règlement (UE) 2024/1183, Journal officiel de l’UE, 30 avril 2024 —
https://eur-lex.europa.eu
Commission européenne, page officielle EUDIW — https://ec.europa.eu/digital-building-blocks
Biometric Update, décembre 2025 : “Will the EUDI Wallet be ready in 2026? Experts say probably not” —
https://www.biometricupdate.com
Thales Group, consortiums POTENTIAL et NOBID — https://www.thalesgroup.com
Frost & Sullivan Best Practices Awards 2019-2020, rapport Thales Gemalto Digital ID Wallet — https://www.frost.com/news/press-releases/thales-commended-by-frost-sullivan
Les Jours, février 2021 : “Le lobbying sans frontières de Thales” — https://lesjours.fr
Business Research Insight, 2024 : Digital Identity Market Size and Forecast —
https://www.businessresearchinsights.com
Deloitte France, juin 2025 : “Identité Numérique Européenne : les clés d’eIDAS 2.0” — https://www.deloitte.com/fr
Portail IE, mai 2024 : “Le portefeuille d’identité numérique européen, une révolution illusoire ?” — https://www.portail-ie.fr
Le Grand Continent, mai 2024 : “Aadhaar. En Inde, un identifiant numérique omniprésent menace la démocratie” — https://legrandcontinent.eu
Sciences Po CERI : “L’identification biométrique de 1,3 milliard d’Indiens” — https://www.sciencespo.fr/ceri
Resecurity, octobre 2023 : fuite de données Aadhaar — https://www.resecurity.com
La Sélection du Jour, octobre 2025 : “L’ère de l’identité numérique européenne commencera en 2026” — https://www.laselectiondujour.com
Utimaco, février 2025 : “eIDAS 2.0 – The European Digital Identity Wallet – Status Quo” — https://utimaco.com
Célia Izoard, Reporterre, 7 décembre 2021 : “Bientôt le portefeuille d’identité numérique, un cauchemar totalitaire” — https://reporterre.net
À retenir
L’EUDIW n’est pas un outil citoyen : c’est une infrastructure d’identification décidée par des institutions, portée par des industriels, déployée sans consultation populaire réelle.
La capacité de désactivation à distance de droits individuels est documentée et intégrée dès la conception — ce n’est pas une faille, c’est une fonctionnalité.
Le précédent Aadhaar montre que centraliser l’identité produit des dérives prévisibles : exclusions, failles de sécurité massives, extension progressive au-delà du périmètre initial annoncé.
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— André Francis
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