Donald Trump a-t-il utilisé l'Iran pour affaiblir Benjamin Netanyahu ?
Et si l'escalade Iran-Israël servait moins à sauver le Premier ministre israélien qu'à l'enfermer dans sa propre ligne dure ?
Depuis le 7 octobre 2023, la lecture dominante présente les États-Unis et Israël comme deux alliés traversant une tension conjoncturelle. C’est peut-être l’analyse la plus confortable — mais aussi la moins utile. Et si la confrontation avec l’Iran n’était pas l’échec d’une politique commune, mais le résultat d’une stratégie asymétrique ? Et si Trump avait laissé Netanyahu s’enfermer dans sa propre logique — bombardements, isolement diplomatique, radicalisation du gouvernement — afin de créer les conditions d’une recomposition du pouvoir israélien, sans jamais en porter directement la responsabilité ? La question n’est alors pas seulement de savoir si Trump avait un plan. Elle est de savoir à qui profite réellement la situation.
Point de départ
Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël lancent une offensive militaire conjointe contre l’Iran. Pour la narration officielle, c’est une opération préventive contre le programme nucléaire iranien. Pour Netanyahu, c’est l’aboutissement d’une stratégie portée depuis des années : entraîner Washington dans une guerre directe contre Téhéran.
Ce que cette narration occulte, c’est la séquence qui précède.
Le 7 octobre 2023, le Hamas lance l’attaque la plus meurtrière de l’histoire d’Israël. Dans les jours qui suivent, Haaretz publie un éditorial non signé désignant Netanyahu comme principal responsable du désastre. Pas pour des raisons de renseignement. Pour des raisons politiques documentées depuis 2009.
L’historien Adam Raz, dans ce même journal le 20 octobre 2023, résume quatorze ans de politique en une phrase : Netanyahu a délibérément entretenu le Hamas pour bloquer toute perspective d’État palestinien. Ce n’est pas une thèse. C’est le constat de Yuval Diskin, directeur du Shin Bet — service de renseignement intérieur israélien, équivalent de la DGSI en France — de 2005 à 2011, d’Ehud Barak, ancien Premier ministre, et de Gadi Eisenkot, ancien chef d’état-major de Tsahal — les forces armées de l’État d’Israël.
C’est dans ce contexte — Israël diplomatiquement isolé, Netanyahu affaibli en interne, Ben Gvir et Smotrich aux commandes de ministères stratégiques — que Trump revient au pouvoir en janvier 2025. Il a dit publiquement qu’il ne répéterait pas les erreurs de son premier mandat. Il a dit qu’il saurait être un chef de guerre si nécessaire. Et depuis son retour, le monde observe une séquence que peu d’analystes acceptent de lire autrement que comme une série de réactions désordonnées.
Peut-être parce que lire autrement serait inconfortable.
Sources
Haaretz, éditorial, 9 octobre 2023 : https://legrandcontinent.eu/fr/2023/10/09/netanyahou-responsable-de-lechec-disrael-selon-haaretz-a-jerusalem/
Adam Raz, Haaretz, 20 octobre 2023 : https://www.haaretz.com/israel-news/2023-10-20/ty-article-opinion/.premium/a-brief-history-of-the-netanyahu-hamas-alliance/0000018b-47d9-d242-abef-57ff1be90000
La stratégie Netanyahu-Hamas
Ce que l’on sait de la relation entre Benjamin Netanyahu et le Hamas ne relève pas de la spéculation. C’est documenté par les institutions israéliennes elles-mêmes, sur une période de quatorze ans.
Depuis son retour au pouvoir en 2009, Netanyahu a appliqué une politique constante : renforcer le Hamas à Gaza, affaiblir l’Autorité palestinienne en Cisjordanie. L’objectif n’est jamais dit publiquement. Il est dit en interne. En mars 2019, devant des membres du Likoud, Netanyahu déclare : “Whoever opposes a Palestinian state must support delivery of funds to Gaza.” (« Quiconque s’oppose à un État palestinien doit soutenir le transfert de fonds vers Gaza. ») La phrase est documentée. Elle n’a jamais été démentie.
Le mécanisme est simple. Le Qatar transfère des fonds au Hamas — des dizaines de millions de dollars, parfois en espèces, dans des valises, entre 2018 et 2021. Ces transferts se font avec l’approbation explicite du gouvernement israélien. Un milliardaire proche de Netanyahu, Shlomi Fogel, coordonne personnellement une partie de ces transferts, selon une enquête de TheMarker publiée en mars 2025. En septembre 2023 — un mois avant le 7 octobre — Israël demande au Qatar d’augmenter les fonds envoyés à Gaza. La demande est documentée par Haaretz.
La logique de cette politique est exposée par plusieurs figures israéliennes de premier plan. Yuval Diskin, directeur du Shin Bet de 2005 à 2011, déclare en janvier 2013 : “One of the main people contributing to Hamas’s strengthening has been Bibi Netanyahu, since his first term.” (« L’une des principales personnes ayant contribué au renforcement du Hamas est Bibi Netanyahu, depuis son premier mandat. ») Ehud Barak, ancien Premier ministre, dit en août 2019 que la stratégie de Netanyahu est de “keep Hamas alive and kicking… to weaken the PA in Ramallah.”
(« Maintenir le Hamas en vie et actif… pour affaiblir l’Autorité palestinienne à Ramallah. ») Gadi Eisenkot, ancien chef d’état-major, confirme en 2022 qu’Israël a agi “in total opposition to the national assessment of the National Security Council” (« en totale opposition à l’évaluation nationale du Conseil de sécurité nationale »).
Smotrich, aujourd’hui ministre des Finances, résume la doctrine en 2015 devant la Knesset : “Hamas est un asset, Abbas est un fardeau.”
Ce n’est pas une alliance formelle. C’est une symbiose politique. Hamas survit, Netanyahu gouverne. L’un a besoin de l’ennemi pour justifier sa ligne dure. L’autre a besoin du chaos pour rester au pouvoir. Thomas Friedman écrit dans le New York Times en mai 2021 que les deux acteurs “ne se parlent pas et n’ont pas d’accord entre eux — ils comprennent simplement ce dont l’autre a besoin pour rester au pouvoir et se comportent en conséquence.”
Le 7 octobre 2023 ne détruit pas cette logique : il en révèle la faillite.
Sources
Haaretz, Adam Raz, 20 octobre 2023 : https://www.haaretz.com/israel-news/2023-10-20/ty-article-opinion/.premium/a-brief-history-of-the-netanyahu-hamas-alliance/0000018b-47d9-d242-abef-57ff1be90000
Haaretz, Shlomi Fogel / transferts Qatar, mars 2025 : https://www.haaretz.com/middle-east-news/2025-03-29/ty-article/.premium/netanyahu-confidant-expedited-qatari-cash-to-gaza-at-hamas-request/00000195-e395-da7e-adb7-fb9d30570000
Haaretz, demande d’augmentation des fonds, janvier 2026 : https://www.haaretz.com/israel-news/2026-01-02/ty-article/report-israel-asked-qatar-to-increase-funds-for-hamas-in-gaza-a-month-before-oct-7/0000019b-7db7-dd73-abff-7fff6f510000
CNN, Qatar funds Gaza with Israel backing, décembre 2023 : https://edition.cnn.com/2023/12/11/middleeast/qatar-hamas-funds-israel-backing-intl/index.html
Trump entre en scène
Quand Donald Trump revient à la Maison-Blanche en janvier 2025, la situation est la suivante : Israël est diplomatiquement isolé à un niveau sans précédent — l’Institut national israélien d’études sur la sécurité (INSS — think tank stratégique affilié à l’université de Tel Aviv) parle lui-même en septembre 2025 d’un “nadir sans précédent” — un nadir désigne le point le plus bas atteint, ici le niveau le plus dégradé jamais enregistré — dans les relations avec l’opinion américaine — Netanyahu est sous pression judiciaire et politique en interne, et la réputation internationale d’Israël est à son niveau historique le plus bas.
Pew Research Center établit en avril 2025 que 53 % des Américains ont une opinion défavorable d’Israël ; en octobre 2025, 59 % ont désormais une opinion défavorable du gouvernement israélien. Gallup confirme en juillet 2025 que seulement 32 % des Américains approuvent les actions militaires israéliennes à Gaza — nouveau plancher historique. En mars 2026, pour la première fois depuis 2001, les sympathies américaines ne penchent plus vers Israël.
Trump ne peut pas attaquer Netanyahu frontalement. L’AIPAC — American Israel Public Affairs Committee — a dépensé 126,9 millions de dollars sur le cycle électoral 2023-2024 selon les données de la FEC — Federal Election Commission, organisme américain de contrôle du financement des campagnes électorales — dont 20 millions spécifiquement pour évincer deux élus du Congrès favorables à un cessez-le-feu à Gaza, Cori Bush et Jamaal Bowman. Les deux ont perdu leur siège. C’est une démonstration de force, pas une nuance. Un président américain qui s’en prend directement à Israël se coupe d’un levier financier et politique structurel — pas conjoncturel.
Mais Trump a dit qu’il ne répéterait pas les erreurs de son premier mandat. Et il a dit qu’il saurait être un chef de guerre.
Ce qui se passe ensuite peut se lire de deux façons.
La première est celle d’un Trump entraîné par Netanyahu dans une guerre contre l’Iran, confronté aux limites militaires de l’opération, puis contraint de s’adapter. On la retrouve, avec des nuances, chez Bruno Tertrais et Élie Tenenbaum — et plus explicitement encore chez Thomas Gomart, lorsqu’il estime que Donald Trump s’est laissé “tordre le bras” par Benjamin Netanyahu dès janvier 2026, soit un mois avant le lancement de l’offensive conjointe du 28 février.
La seconde lecture est différente. Trump suit Netanyahu suffisamment pour ne pas rompre l’alliance visible. Il le laisse conduire une guerre pour laquelle des divisions internes sont documentées dès janvier 2026 : JD Vance faisait partie des responsables américains qui poussaient Trump à tenter la voie diplomatique avant les frappes. Reuters, reprenant le Wall Street Journal du 12 janvier 2026, le place clairement dans ce camp.
Le Washington Post confirme le lendemain que la Maison-Blanche examinait plusieurs options militaires. Il laisse Ben Gvir et Smotrich occuper le devant de la scène internationale. Et quand la guerre tourne mal, il signe un accord avec l’Iran depuis Versailles le 17 juin 2026, sans reprendre les conditions israéliennes, et fait passer par voie de presse que c’est Netanyahu qui a poussé à la guerre. Après l’accord, The Guardian présente Vance comme le visage politique du compromis avec Téhéran et rappelle ses critiques contre la logique israélienne.
Ce n’est pas la même histoire.
Le contexte géopolitique plus large rend la seconde lecture moins improbable qu’elle n’y paraît. Xi Jinping rencontre Trump à Busan en octobre 2025 — il décrit cette rencontre comme ayant permis de “définir l’orientation et le cap des relations sino-américaines.” Quelques jours plus tard, Poutine est à Pékin. Xi déclare devant lui qu’il est “impératif de parvenir sans délai à un cessez-le-feu” sur l’Iran. Trois puissances, trois agendas distincts — Trump veut les midterms, Xi protège son approvisionnement pétrolier iranien, Poutine veut le désengagement américain d’Europe. Aucune salle secrète nécessaire. La convergence d’intérêts suffit.
Sources
INSS, isolement stratégique d’Israël, septembre 2025 : https://www.inss.org.il/publication/usa-israel-crisis/
Pew Research Center, avril 2025 : https://www.pewresearch.org/short-reads/2025/04/08/how-americans-view-israel-and-the-israel-hamas-war-at-the-start-of-trumps-second-term/
Pew Research Center, octobre 2025 : https://www.pewresearch.org/politics/2025/10/03/how-americans-view-the-israel-hamas-conflict-2-years-into-the-war/
Gallup, juillet 2025 : https://news.gallup.com/poll/692948/u.s.-back-israel-military-action-gaza-new-low.aspx
Gallup, mars 2026 : https://news.gallup.com/poll/702440/israelis-no-longer-ahead-americans-middle-east-sympathies.aspx
AIPAC / FEC, Sludge, janvier 2025 : https://readsludge.com/2025/01/24/here-is-all-the-money-aipac-spent-on-the-2024-elections/
New Republic, janvier 2025 : https://newrepublic.com/post/190021/report-aipac-spent-record-amount-2024-election
Bruno Tertrais, Institut Montaigne, 29 mai 2026 : https://www.institutmontaigne.org/en/expressions/fourth-gulf-war-trial-weakness
Élie Tenenbaum et Jean-Christophe Noël, Ifri, 6 mai 2026 : https://www.ifri.org/fr/audio-le-monde-selon-lifri/guerre-en-iran-enseignements-militaires
Élie Tenenbaum et Jean-Christophe Noël, Ifri, mai 2026 : https://www.ifri.org/fr/etudes/la-fureur-tombee-du-ciel-analyse-strategique-de-la-campagne-aerienne-contre-liran
Thomas Gomart, Ifri / Radio Classique, 29 janvier 2026 : https://www.ifri.org/fr/presse-contenus-repris-sur-le-site-video/thomas-gomart-donald-trump-sest-laisse-tordre-le-bras-par
Reuters / WSJ, 12 janvier 2026 : https://www.reuters.com/world/us-officials-vance-urge-trump-try-diplomacy-before-strikes-iran-wsj-reports-2026-01-12/
Washington Post, 13 janvier 2026 : https://www.washingtonpost.com/national-security/2026/01/13/trump-iran-military-options-nsc/
The Guardian, 25 juin 2026 : https://www.theguardian.com/us-news/2026/jun/25/jd-vance-iran-peace-deal
Accord Iran signé à Versailles, 17 juin 2026 : https://www.franceinfo.fr/monde/iran/guerre-entre-les-etats-unis-israel-et-l-iran/donald-trump-et-l-iran-ont-signe-l-accord-visant-a-mettre-fin-a-la-guerre-au-moyen-orient_8066654.html
CGTN, conversations Xi-Trump et Xi-Poutine, février 2026 : https://www.prnewswire.com/news-releases/cgtn--les-conversations-de-xi-jinping-avec-poutine-et-trump-le-meme-jour-soulignent-le-role-de-la-chine-dans-la-stabilite-mondiale-302681697.html
La mécanique du piège
Le 17 juin 2026, Trump signe le Mémorandum d’Islamabad depuis Versailles. Quarante-huit heures plus tard, l’accord est au bord de la rupture. Selon l’armée israélienne citée par l’AFP, Israël frappe plus de 80 cibles du Hezbollah dans le sud du Liban — centres de commandement, positions de lancement, infrastructures.
Le ministère libanais de la Santé fait état d’au moins 47 morts. Reuters confirme dès le 18 juin que les frappes israéliennes au Liban font planer un doute sur la tenue des discussions USA-Iran en Suisse. L’Iran refuse d’envoyer son négociateur. Le premier cycle de négociations nucléaires est annulé avant même d’avoir commencé.
Trump appelle Netanyahu. Il le presse de cesser les frappes.
C’est le moment où la mécanique devient visible.
Netanyahu bombarde pour survivre politiquement. C’est documenté par Haaretz, qui établit dès juillet 2024 qu’il a systématiquement freiné les négociations sur les otages pour éviter l’effondrement de son gouvernement, en manipulant des informations sensibles des services de renseignement. La logique est la même en juin 2026 : chaque cessez-le-feu est une menace existentielle pour sa coalition.
Ben Gvir et Smotrich ne gouvernent pas avec Netanyahu — ils le tiennent. Sans eux, le gouvernement tombe. Avec eux, Israël bombarde le Liban malgré un accord signé par son principal allié.
Mais le projet du Grand Israël ne commence pas avec Ben-Gvir et Smotrich. Ils en sont les accélérateurs, pas l’origine. Le véritable pivot reste Benjamin Netanyahu : c’est lui qui a rendu leur centralité possible en les intégrant au cœur de sa majorité. Sans revendiquer officiellement cette expression, sa politique — expansion des colonies, affaiblissement de l’Autorité palestinienne et refus durable d’un État palestinien — est analysée par de nombreux observateurs comme s’inscrivant dans cette logique.
En septembre 2024, devant l’ONU, il présente des cartes où la Cisjordanie et Gaza apparaissent intégrées à l’espace israélien. Ben-Gvir et Smotrich donnent au projet du Grand Israël son expression la plus radicale ; Netanyahu lui donne le pouvoir d’État.
La réponse de Washington est documentée. Trump rappelle Netanyahu à l’ordre par téléphone. Il fait passer par voie de presse — notamment le New York Times — que c’est Netanyahu qui a poussé à la guerre, que JD Vance s’y était opposé. Il signe un accord qui ne reprend aucune des conditions israéliennes. Il prend contact avec les opposants politiques de Netanyahu en vue des élections d’octobre 2026.
Ce n’est pas la réaction d’un allié déçu. C’est la séquence d’un acteur qui crée les conditions d’un changement de pouvoir sans en porter la responsabilité directe.
Plus Netanyahu durcit, plus il s’isole. Plus il s’isole, plus le récit américain se consolide : c’est lui le problème, pas l’alliance.
Sources
Reuters, frappes israéliennes au Liban et doute sur accord Suisse, 18 juin 2026 : https://www.reuters.com/world/middle-east/first-tankers-cross-strait-after-iran-deal-israeli-strikes-stir-doubt-lebanon-2026-06-18/
Reuters, escalade israélienne au Liban, 19 juin 2026 : https://www.reuters.com/world/middle-east/israel-steps-up-lebanon-attacks-with-strikes-that-kill-15-2026-06-19/
Le Monde / AFP, 47 morts au Liban / 80 cibles israéliennes, 19 juin 2026 : https://www.lemonde.fr/en/international/article/2026/06/19/lebanon-says-47-killed-in-strikes-israel-reports-deaths-of-four-soldiers_6754676_4.html
Le Monde, analyse accord cadre USA-Iran, 19 juin 2026 : https://www.lemonde.fr/en/international/article/2026/06/19/le-monde-s-point-by-point-breakdown-of-the-fragile-us-iran-framework-agreement_6754675_4.html
Haaretz, Netanyahu sabote les négociations otages, juillet 2024 : https://www.haaretz.com/israel-news/2024-07-10/ty-article-timeline/.premium/how-netanyahu-has-systematically-foiled-talks-to-release-hostages-from-hamas-captivity/00000190-9b91-d591-a7ff-fff341120000
Anadolu, cartes Netanyahu à l’ONU, 27 septembre 2024 : https://www.aa.com.tr/en/middle-east/in-un-speech-netanyahu-holds-map-showing-west-bank-gaza-as-part-of-israel/3343706
ONU, discours Netanyahu AGNU 79, 27 septembre 2024 : https://www.un.org/unispal/document/israel-pm-remarks-un-ga-79-27sep24/
Reuters, accord Iran-USA et Netanyahu, 24 juin 2026 : https://www.reuters.com/world/middle-east/us-iran-deal-may-leave-netanyahu-biggest-casualty-2026-06-24/
Times of Israel, contacts Washington-opposition israélienne, juin 2026 : https://www.timesofisrael.com/liveblog_entry/report-us-officials-working-to-establish-informal-channels-with-israels-opposition/
La projection
La lecture classique dit : Trump a suivi Netanyahu, puis il a découvert les limites de la guerre. C’est possible. Mais c’est la version la moins exigeante.
Car il est difficile d’imaginer que Washington ignorait ce que l’Iran préparait depuis des décennies. Téhéran n’a jamais construit sa défense pour gagner une guerre conventionnelle contre les États-Unis ou Israël. Il l’a construite pour empêcher une victoire rapide : missiles dispersés, sites enterrés, doctrine asymétrique, drones, mines navales, relais régionaux, capacité de pression sur le détroit d’Ormuz. L’Iran n’improvise pas sa résistance. Il l’a pensée comme une architecture de survie.
À cela s’ajoute le facteur russe et chinois. Le partenariat stratégique Iran-Russie est entré en vigueur le 2 octobre 2025. Il ne contient pas de clause automatique de défense mutuelle, mais il formalise une coopération militaire, sécuritaire et technologique. La Chine, elle, reste le principal débouché du pétrole iranien et développe depuis 2021 un partenariat stratégique de long terme avec Téhéran. En février 2026, quelques jours avant l’offensive, Reuters rapporte que l’Iran est proche d’un accord avec Pékin pour acquérir des missiles antinavires supersoniques CM-302.
Autrement dit : l’Iran était isolé diplomatiquement, mais pas stratégiquement nu. Washington le savait. Moscou et Pékin n’avaient pas besoin d’entrer directement en guerre pour rendre la victoire israélo-américaine improbable. Il suffisait qu’ils laissent l’Iran tenir.
C’est là que la seconde lecture prend tout son sens. Si Trump savait que l’Iran ne tomberait pas si facilement, alors la guerre ne servait plus seulement à frapper Téhéran. Elle servait aussi à tester Netanyahu. À le laisser aller au bout de sa promesse : entraîner Washington dans une guerre directe contre l’Iran, puis démontrer que cette guerre ne produisait ni capitulation iranienne, ni sécurité durable, ni victoire politique claire pour Israël.
Dans cette hypothèse, l’élection israélienne d’octobre 2026 devient le point d’arrivée logique. Netanyahu y arrive avec une guerre inachevée, un accord américain avec l’Iran qu’il n’a pas contrôlé, des ministres radicaux exposés au premier plan, et une relation avec Washington fragilisée. L’opposition israélienne, en contact avec Washington, n’a pas besoin d’avoir tout organisé. Il lui suffit d’apparaître au moment où Netanyahu ne peut plus vendre sa promesse centrale : lui seul protégerait Israël parce que lui seul saurait parler à Washington.
La question n’est donc pas de savoir si Trump avait un plan écrit. La vraie question est plus brutale : a-t-il laissé Netanyahu démontrer lui-même l’impasse de sa propre stratégie ?
Si c’est le cas, octobre 2026 n’est pas seulement une échéance électorale. C’est le moment où la guerre contre l’Iran peut se transformer en procès politique de Netanyahu.
Sources
Reuters, traité stratégique Iran-Russie, 17 janvier 2025 : https://www.reuters.com/world/key-provisions-russia-iran-strategic-cooperation-treaty-2025-01-17/
Reuters, ratification du pacte Iran-Russie, 21 mai 2025 : https://www.reuters.com/business/aerospace-defense/iran-parliament-approves-strategic-pact-with-russia-2025-05-21/
Carnegie Endowment, limites du partenariat Iran-Russie, 21 janvier 2025 : https://carnegieendowment.org/russia-eurasia/politika/2025/01/russia-iran-strategic-agreement
Middle East Council, absence de clause de défense mutuelle Iran-Russie, juin 2025 : https://mecouncil.org/publication/strategic-transactionalism-the-iran-russia-partnership/
US-China Economic and Security Review Commission, relation Chine-Iran, 16 mars 2026 : https://www.uscc.gov/research/china-iran-fact-sheet-short-primer-relationship
Reuters, dépendance chinoise au pétrole iranien, 21 mars 2026 : https://www.reuters.com/business/energy/chinas-heavy-reliance-iranian-oil-imports-2026-03-21/
Reuters, missiles antinavires chinois CM-302 pour l’Iran, 24 février 2026 : https://www.reuters.com/world/china/iran-nears-deal-buy-supersonic-anti-ship-missiles-china-2026-02-24/
DIA, Iran Military Power, doctrine asymétrique iranienne : https://www.dia.mil/portals/110/images/news/military_powers_publications/iran_military_power_lr.pdf
CSIS, capacités iraniennes dans le détroit d’Ormuz, 20 avril 2026 : https://www.csis.org/analysis/irans-strait-hormuz-gambit-and-limits-us-military-power
Reuters, l’accord Iran-USA peut faire de Netanyahu la principale victime politique, 24 juin 2026 : https://www.reuters.com/world/middle-east/us-iran-deal-may-leave-netanyahu-biggest-casualty-2026-06-24/
Times of Israel, contacts informels entre l’administration Trump et l’opposition israélienne, juin 2026 : https://www.timesofisrael.com/liveblog_entry/report-us-officials-working-to-establish-informal-channels-with-israels-opposition/
Pistes de réflexion
1. Si Trump connaissait la capacité de résistance iranienne et les accords militaires qui la soutenaient, pourquoi a-t-il suivi Netanyahu jusqu’au 28 février 2026 ? La question n’est pas rhétorique. Elle détermine si l’on est face à un calcul ou à une erreur — et les deux lectures produisent des conclusions opposées sur ce qui vient ensuite.
2. L’AIPAC a dépensé 126,9 millions de dollars sur le cycle 2023-2024 pour maintenir son influence sur le Congrès américain. Si cette influence est structurelle, comment expliquer qu’un président républicain signe un accord avec l’Iran sans reprendre les conditions israéliennes — et sans que ce choix ne produise de rupture politique visible à Washington ? Est-ce que l’influence de l’AIPAC a des limites que l’on n’avait pas encore mesurées ?
3. Netanyahu n’a pas inventé la stratégie qu’il incarne. Le projet territorial maximaliste — expansion des colonies, affaiblissement de l’Autorité palestinienne, blocage de tout État palestinien — s’inscrit dans une longue continuité de la droite sioniste et du nationalisme religieux israélien, bien avant Ben-Gvir et Smotrich. Si Netanyahu tombe en octobre 2026, la question n’est pas de savoir qui prend sa place. Elle est de savoir si le projet qui l’a produit survit à sa chute — et s’il peut trouver un visage plus acceptable pour Washington sans changer de ligne.
4. L’Iran intègre les BRICS — groupe de pays émergents fondé en 2009, élargi depuis à plusieurs pays dont l’Iran — en janvier 2024, l’OCS — Organisation de Coopération de Shanghai, regroupant notamment la Russie, la Chine et l’Inde — en juillet 2023, formalise un partenariat stratégique avec Moscou en octobre 2025. Cette architecture — construite sur deux décennies — a rendu une victoire rapide militairement improbable et politiquement coûteuse. Si ce calcul était lisible depuis Washington, qu’est-ce que cela dit de la nature réelle des “alliances” dans un monde où les intérêts priment sur les récits ?
Conclusion
Reste alors la question décisive : si Netanyahu tombe, est-ce la ligne qui tombe — ou seulement l’homme qui l’incarne ? Car une recomposition du pouvoir israélien ne signifie pas nécessairement une rupture stratégique. Elle peut aussi produire un Netanyahu sans Netanyahu : une ligne sécuritaire maintenue, mais portée par un visage plus acceptable pour Washington et pour l’opinion occidentale.
Et si le véritable échec et mat de Trump n’était pas de faire tomber Netanyahu, mais de l’obliger à devenir lui-même la preuve que sa stratégie mène Israël dans l’impasse ?
Pour aller plus loin
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— André Francis
Merci d’avoir pris le temps de lire cet article. Continuez à poser les bonnes questions, et ne prenez rien pour acquis.


