Ceuta : la crise migratoire commence au Maroc
L’Europe gère l’afflux à sa frontière, mais une responsabilité reste largement évacuée : celle du pouvoir marocain envers ses propres ressortissants

Les réseaux sociaux, les passeurs et les rumeurs permettent de comprendre pourquoi l’afflux vers Ceuta s’est déclenché à ce moment-là. Ils ne disent pas pourquoi tant de Marocains étaient prêts à partir. Le pays ne manque pourtant ni de ressources, ni d’industries, ni d’infrastructures. Après vingt-sept ans de règne de Mohammed VI, le chômage des jeunes, les bas salaires, les failles de l’école et le manque de perspectives montrent les limites d’un modèle qui modernise le Maroc sans faire suffisamment progresser sa population. L’Europe en gère les conséquences. La responsabilité première, elle, se trouve au Maroc.
1. Ceuta : une crise racontée depuis l’Europe
Entre le 30 juillet et le 2 août 2026, Ceuta a connu un afflux migratoire sans précédent. Les autorités espagnoles font état de plus de 50 000 entrées par voie terrestre ou maritime depuis le Maroc. Rabat avance environ 40 000 passages. Avec un tel écart, le chiffre de 60 000 ne peut pas être présenté comme définitivement établi.
La majorité des personnes arrivées étaient de jeunes Marocains, mais tous les migrants n’étaient pas marocains. Au 2 août, l’Espagne recensait au moins 72 morts liés aux traversées et plus de 1 000 personnes prises en charge par les services de santé. Le Maroc annonçait de son côté 11 décès. Aucun bilan commun et consolidé n’avait encore été publié. Dans les premières quarante-huit heures, plus de 48 000 migrants avaient regagné le Maroc.
Ceuta compte environ 85 000 habitants. En quelques heures, la ville a donc dû faire face à un afflux équivalant à plus de la moitié de sa population. L’Espagne a renforcé les effectifs policiers et militaires, installé une barrière flottante de 500 mètres et accéléré les retours. Pedro Sánchez a dénoncé une atteinte à l’intégrité territoriale espagnole. Très vite, le débat européen s’est recentré sur le contrôle des frontières, l’espace Schengen et la solidarité entre États membres.
Le déclencheur immédiat est documenté. Des messages diffusés sur les réseaux sociaux prétendaient qu’une récente décision de justice espagnole empêcherait le renvoi rapide des personnes arrivées à la nage. C’était trompeur : cette décision limitait les refoulements immédiats en mer, mais n’interdisait pas les retours effectués selon les procédures ordinaires. Des réseaux de passeurs ont exploité cette confusion.
La rumeur explique le moment de l’afflux. Elle n’explique ni son ampleur, ni ce qui a poussé des dizaines de milliers de personnes à risquer leur vie pour quitter le Maroc.
2. La responsabilité absente du débat
Les réactions institutionnelles parlent d’abord de frontière, de passeurs et de retours. Elles parlent beaucoup moins de la responsabilité du Maroc envers ses propres ressortissants.
Dès qu’un Marocain franchit la frontière de Ceuta, il devient un problème espagnol et européen. Mais avant d’être une personne à accueillir, à contrôler ou à renvoyer, il reste un citoyen marocain. La première question devrait donc être posée à Rabat : pourquoi tant de jeunes pensent-ils qu’une entrée irrégulière à Ceuta leur offre plus de perspectives que leur propre pays ?
La Constitution marocaine prévoit que l’État, les établissements publics et les collectivités doivent mobiliser les moyens disponibles afin de faciliter l’accès à l’éducation, à la formation professionnelle, aux soins, à la protection sociale, au logement décent et au travail. Elle ne garantit pas un emploi à chaque citoyen. Elle établit en revanche une responsabilité politique lorsque le chômage, les faibles revenus, les inégalités territoriales et le manque de perspectives perdurent pendant des décennies.
Cela ne diminue en rien les obligations juridiques et humanitaires de l’Espagne envers les personnes arrivées à Ceuta. Simplement, l’Espagne et l’Union européenne prennent en charge les effets de départs dont les causes se situent d’abord au Maroc. La question centrale est donc celle-ci : pourquoi le Maroc ne parvient-il pas à offrir suffisamment de raisons de rester à une partie de sa propre jeunesse ?
3. Pourquoi les Marocains partent-ils ?
Les données officielles marocaines fournissent un premier élément de réponse. Dans l’enquête nationale sur la migration menée en 2018 et 2019, 40,3 % des Marocains de 15 à 29 ans interrogés déclaraient vouloir émigrer. Chez les chômeurs, la proportion montait à 50,9 %.
Les raisons invoquées étaient économiques dans 70 % des cas et sociales dans 24,4 %. Les 5,6 % restants correspondaient à d’autres motifs, non détaillés dans la synthèse du Haut-Commissariat au Plan. Pour 80 % des personnes interrogées, la destination souhaitée se trouvait en Europe.
Une intention n’est pas un départ. Mais les chiffres plus récents montrent que les difficultés à l’origine de ce désir sont toujours là.
En 2025, le chômage concernait 13 % de la population active. Il touchait surtout 37,2 % des jeunes de 15 à 24 ans présents sur le marché du travail et 19,1 % des diplômés. Plus de la moitié des chômeurs n’avaient encore jamais travaillé ; près des deux tiers cherchaient un emploi depuis au moins un an.
Pour beaucoup, les difficultés commencent avant même l’entrée dans la vie professionnelle. En 2023, 1,5 million de jeunes de 15 à 24 ans, soit 25,6 % de cette tranche d’âge, n’étaient ni en emploi, ni scolarisés, ni en formation. Ils étaient 2,9 millions parmi les 15-29 ans.
Cette population ne forme pas un ensemble uniforme. Les femmes en représentaient plus de 72 %, notamment parce que les responsabilités familiales et les contraintes sociales les tiennent souvent à l’écart de l’école et du travail. Chez les plus jeunes, d’autres obstacles s’ajoutent : établissements éloignés dans les zones rurales, transports insuffisants, pauvreté, redoublements, faibles acquis et découragement. L’école ne parvient pas toujours à les retenir. Une fois le décrochage survenu, les dispositifs de formation échouent encore trop souvent à les ramener vers l’emploi.
Trouver un travail ne règle pas nécessairement le problème. En 2025, 1,19 million de personnes se trouvaient en situation de sous-emploi. En 2023, le secteur informel représentait encore 33,1 % de l’emploi non agricole. On y travaille souvent sans contrat stable, avec une protection sociale incomplète et peu de possibilités d’évolution.
Le pouvoir d’achat reste tout aussi contraint. En 2024, parmi les salariés du privé déclarés à la sécurité sociale marocaine, le salaire médian ne dépassait pas 3 173 dirhams par mois, soit environ 296 euros. Et 72,7 % gagnaient moins de 4 000 dirhams, environ 373 euros. Dans le même temps, la dépense moyenne d’un ménage atteignait 6 976 dirhams par mois, soit environ 650 euros, et 7 949 dirhams en ville, autour de 740 euros.
Ces montants ne se comparent pas directement : un ménage peut disposer de plusieurs revenus. Ils rendent néanmoins visible un décalage essentiel. Le Maroc paraît peu cher quand les prix sont convertis en euros ; il l’est beaucoup moins quand ils sont rapportés aux salaires locaux. Avoir un emploi ne suffit donc pas toujours à vivre correctement, encore moins à épargner ou à construire un avenir.
Dans les campagnes, la situation est aggravée par la fragilité de l’agriculture. En 2025, les secteurs de l’agriculture, de la forêt et de la pêche ont perdu 41 000 emplois. Les sécheresses pèsent sur cette économie, mais elles n’expliquent pas à elles seules le désir d’émigrer. Elles exposent surtout la dépendance de certaines régions à une activité vulnérable, sans emplois non agricoles suffisants pour prendre le relais.
La rumeur qui a précédé l’afflux vers Ceuta a mis le feu aux poudres ; elle n’a pas créé le désir de partir. Celui-ci s’est construit sur le décrochage scolaire, le chômage massif des jeunes, la précarité, les bas salaires et un coût de la vie élevé par rapport aux revenus. Ceuta révèle moins une attirance soudaine pour l’Europe qu’un manque durable de confiance dans les possibilités offertes par le Maroc.
4. Un pays qui dispose pourtant d’atouts importants
Le paradoxe est là : ces difficultés ne sont pas celles d’un pays dépourvu de ressources. Le Maroc occupe une position stratégique entre l’Europe et l’Afrique. Il possède une vaste façade maritime, des terres agricoles, des ressources halieutiques, un fort potentiel solaire et éolien, ainsi que d’importantes réserves de phosphates. Avec Tanger Med, il est directement relié aux grandes routes commerciales mondiales.
Plusieurs filières exportatrices ont également pris de l’ampleur. En 2025, les exportations automobiles ont atteint 154,5 milliards de dirhams, soit environ 14,4 milliards d’euros. Les phosphates et leurs dérivés ont rapporté 99,8 milliards de dirhams (9,3 milliards d’euros), l’agriculture et l’industrie agroalimentaire 86,8 milliards (8,1 milliards d’euros) et l’aéronautique 29,1 milliards (2,7 milliards d’euros).
Le tourisme pèse lui aussi lourd. Les recettes liées aux voyages ont représenté 138,1 milliards de dirhams en 2025, environ 12,9 milliards d’euros, avec une hausse de 20,6 % en un an. Le Maroc attire également les capitaux étrangers : les investissements directs étrangers ont atteint 56,1 milliards de dirhams, soit environ 5,2 milliards d’euros, sur la même période.
Le Maroc développe aussi une filière d’hydrogène vert. En janvier 2026, sept projets intégrés d’hydrogène et de produits dérivés avaient été sélectionnés. Six d’entre eux, représentant 319 milliards de dirhams, environ 29,7 milliards d’euros, n’en étaient toutefois qu’aux contrats préliminaires de réservation foncière en septembre 2025. Il s’agit encore d’un potentiel industriel, pas d’une production à grande échelle.
Le Maroc n’est donc ni isolé, ni sans ressources, ni à l’écart des activités modernes. Il exporte des voitures, des équipements aéronautiques, des engrais et des produits agricoles. Il attire des millions de visiteurs et dispose d’infrastructures reconnues. Le problème n’est pas qu’il ne crée aucune richesse, mais que cette richesse ne produit pas assez d’emplois stables, de salaires décents et de perspectives pour l’ensemble de la population.
5. Des richesses insuffisamment transformées
Il serait faux de décrire le Maroc comme un simple exportateur de matières premières. Le groupe OCP transforme une grande partie des phosphates en engrais. Les industries automobile et aéronautique prouvent également que l’économie s’est diversifiée. La faiblesse se situe ailleurs : les entreprises marocaines occupent encore une place trop réduite dans les activités les plus complexes et les mieux rémunérées.
L’OCDE observe que le Maroc demeure souvent positionné sur les segments à faible valeur ajoutée des chaînes mondiales de production. Les fournisseurs étrangers prennent davantage en charge les tâches complexes, tandis que les entreprises nationales restent peu nombreuses aux niveaux supérieurs de la sous-traitance. Dans l’automobile, seuls 20 fournisseurs marocains appartenaient aux deux premiers niveaux. Dans l’aéronautique, un seul des 140 fournisseurs implantés au Maroc était marocain.
Le projet de dessalement de Rabat illustre ce choix. Le protocole signé avec Veolia prévoit de confier au groupe français le financement, la construction et l’exploitation de l’usine pendant 35 ans. Veolia propose différentes formes de contrats à l’étranger ; celui qui a été retenu lui attribuerait la totalité du projet sur une longue durée. Dans un domaine devenu stratégique, le Maroc pourrait associer davantage ses propres entreprises, former ses ingénieurs et conserver sur son territoire une part plus importante du savoir-faire et de la valeur produite.
La même dépendance se retrouve dans les échanges commerciaux : environ un quart de la valeur ajoutée contenue dans les exportations marocaines est produit à l’étranger. Le pays assemble, transforme et exporte, mais continue d’importer de nombreux composants, équipements et technologies. Les usines créent une activité et des emplois réels, sans que toute la valeur économique demeure au Maroc.
Les phosphates mettent en évidence une autre limite. Leur transformation en engrais rapporte davantage que la seule exportation de roche brute. Mais les mines, la chimie lourde et les futurs projets énergétiques absorbent des capitaux considérables sans créer autant d’emplois. Entre 2003 et 2022, 33 % des investissements étrangers consacrés à de nouveaux projets au Maroc ont été dirigés vers les mines et l’énergie. Ces secteurs n’ont représenté que 4 % des emplois ainsi créés.
L’hydrogène vert pourrait marquer une nouvelle étape industrielle, à condition que le pays ne se contente pas de produire une énergie destinée à l’exportation. Pour que ces projets bénéficient plus largement à l’économie marocaine, il faudrait aussi fabriquer les équipements sur place, développer l’ingénierie, la maintenance et la recherche, puis former les travailleurs nécessaires. À ce stade, les projets annoncés restent préparatoires. Leur effet sur l’emploi ne peut pas encore être évalué.
La Banque mondiale résume l’ampleur du décalage. Entre 2000 et 2024, l’économie marocaine a créé chaque année, en moyenne, 215 000 emplois de moins que nécessaire pour maintenir le taux d’emploi. Entre 2020 et 2024, ce déficit aurait atteint 370 000 emplois par an. Le Maroc produit davantage, attire des capitaux et développe ses exportations. Mais cette dynamique ne fournit toujours pas assez d’emplois, de compétences locales et de revenus largement partagés.
6. La responsabilité du pouvoir marocain
Rien de tout cela n’est apparu soudainement. Dès 2017, Mohammed VI reconnaissait que le modèle de développement ne répondait plus aux besoins de la population. En 2021, la commission créée par le Palais confirmait le poids des rentes, les faiblesses de l’administration et le manque d’efficacité des politiques publiques.
Le pouvoir connaissait donc les effets de ses choix. Il a pourtant maintenu les mêmes grandes priorités : infrastructures, exportations, tourisme, investissements étrangers et grands projets industriels. Ces politiques ont modernisé une partie du pays, sans accorder le même effort au social, à l’école, aux salaires, à l’emploi local et aux entreprises marocaines.
Le chômage, les bas salaires et l’émigration ne sont probablement pas des objectifs recherchés. Ce sont néanmoins les conséquences prévisibles de choix politiques délibérés, reconduits pendant des décennies malgré des résultats connus. Ces orientations ont traversé les gouvernements successifs sous Mohammed VI. Aziz Akhannouch répond des politiques conduites depuis 2021 ; le Palais répond des choix structurants maintenus depuis vingt-sept ans.
À cette responsabilité de long terme s’ajoute celle, plus immédiate, de la crise de Ceuta. Une rumeur peut expliquer pourquoi des milliers de personnes ont voulu partir. Elle ne dit pas comment un mouvement de cette ampleur a pu traverser le territoire marocain et atteindre la frontière sans être contenu.
Rabat assure avoir repéré très tôt les signaux, renforcé la surveillance terrestre et maritime, puis suivi les participants depuis leurs lieux de départ. Le ministère de l’Intérieur dit avoir recensé environ 40 000 personnes en direction de Ceuta et 1 135 vers Melilla. Cette précision fait naître une question simple : si le mouvement était suivi d’aussi près, pourquoi les contrôles ont-ils cédé à Ceuta ? Le récit officiel détaille les moyens mobilisés, mais laisse cette contradiction sans réponse. Déclaration du ministère relayée par TelQuel
Le Maroc met en cause les passeurs, les informations trompeuses diffusées sur les réseaux sociaux et la mauvaise interprétation d’une décision judiciaire espagnole sur les refoulements en mer. Une étude distincte de l’International Security Observatory a retracé une campagne partie notamment de comptes situés en Algérie, en Tunisie et en France, avec plus de 11 millions d’impressions potentielles. Cela aide à comprendre la vitesse de la mobilisation. Pas le relâchement du dispositif frontalier. Rapport présenté par l’International Security Observatory
Selon les informations d’El País et de Cadena SER rapportées par Reuters, les services espagnols pensent que le Maroc a laissé le mouvement se produire. Les contrôles auraient été peu à peu allégés en juillet, puis levés lorsque la foule s’est dirigée vers le passage du Tarajal pendant la Fête du Trône. Rabat a ensuite fourni une aide policière et participé au retour de la plupart des migrants. Le Maroc avait donc les moyens de reprendre le contrôle. Reuters, 3 août 2026
Le précédent de mai 2021 empêche de réduire cet épisode à une simple défaillance. Après l’entrée de milliers de personnes à Ceuta, sur fond de crise diplomatique avec Madrid, le Parlement européen avait officiellement rejeté l’utilisation par le Maroc du contrôle migratoire comme moyen de pression contre l’Espagne. Parlement européen, 10 juin 2021
À ce jour, les faits ne permettent pas de choisir entre un relâchement délibéré, un opportunisme politique ou une défaillance grave. Ils suffisent toutefois à établir une responsabilité : le pouvoir marocain connaissait la mobilisation, disposait de moyens de surveillance et n’a repris le contrôle qu’après le passage de dizaines de milliers de personnes. Le roi et le gouvernement doivent expliquer pourquoi.
7. L’Europe ne peut traiter que la conséquence
Une frontière renforcée peut ralentir un afflux. Elle ne supprime pas ce qui le provoque. La barrière flottante de 500 mètres installée au Tarajal, les 60 gardes civils supplémentaires de l’unité de surveillance frontalière et les 30 autres envoyés pour sécuriser la ville répondent à l’urgence du 30 juillet. Ils ne changent rien au chômage des jeunes, aux bas salaires ou au décrochage scolaire. Aucun dispositif européen ne peut corriger à la frontière les défaillances économiques et sociales du Maroc. Reuters
Les financements européens montrent la même limite. Entre 2015 et 2021, le Fonds fiduciaire européen a engagé 234 millions d’euros dans la gestion migratoire au Maroc. Sur ce total, 179 millions, soit 77 %, ont servi à la gestion des frontières et à la lutte contre les passeurs, contre 12 % pour la protection des migrants et la stabilisation des communautés. En 2022, Bruxelles préparait un nouveau programme d’au moins 500 millions d’euros pour 2021-2027, en hausse de près de 50 % par rapport au cycle précédent. L’Europe finance donc largement un dispositif dont l’efficacité dépend, en dernier ressort, des décisions de Rabat. Commission européenne — El País
L’épisode de mai 2021 a déjà montré le poids politique de ce levier. Après l’accueil en Espagne de Brahim Ghali, chef du Front Polisario, plus de 8 000 personnes avaient franchi la frontière de Ceuta. Le Parlement européen avait alors dénoncé l’usage du contrôle migratoire par le Maroc comme moyen de pression contre l’Espagne. En 2022, Madrid annonçait son soutien au plan marocain d’autonomie pour le Sahara occidental, rompant avec sa position antérieure. Le lien direct entre la crise migratoire et ce revirement reste discuté. La chronologie, elle, ne l’est pas : le changement espagnol est intervenu après la crise. Parlement européen
Pour 2026, aucun élément officiel ne permet d’affirmer qu’un mécanisme comparable s’est reproduit. Le contexte diplomatique ne peut toutefois pas être ignoré. Dix jours avant la crise, Pedro Sánchez effectuait sa première visite officielle en Algérie depuis quatre ans. D’après des responsables de la Guardia Civil cités par la presse espagnole, ce déplacement avait irrité Rabat.
Au même moment, le Maroc poursuivait son offensive diplomatique sur le Sahara occidental. Une autoroute reliant Tiznit à Dakhla était baptisée du nom de Donald Trump ; Washington renouvelait son soutien au plan d’autonomie marocain ; Nasser Bourita abordait le dossier avec son homologue bulgare, à l’initiative de Rabat. Rien de tout cela ne prouve que la crise migratoire ait répondu à une décision politique. Ces faits montrent seulement qu’elle a éclaté alors que le Sahara demeurait au centre de l’action diplomatique marocaine. La Moncloa — El Español — AFP, relayée par Le Parisien — Ministère bulgare des Affaires étrangères
Que ce contexte ait compté ou non dans la crise de 2026, le rapport de force reste le même. L’Espagne contrôle Ceuta, juridiquement et matériellement. Le Maroc contrôle en amont l’accès à la frontière depuis son propre territoire. L’efficacité de l’ensemble dépend donc largement des choix de Rabat. L’Europe peut ajouter des clôtures et financer la surveillance ; elle ne peut pas se substituer à l’État marocain pour offrir à sa population des conditions de vie et des perspectives qui ne fassent pas du départ la seule issue.
Conclusion — Un pouvoir qui a d’autres priorités que sa jeunesse
Le sous-investissement dans l’école et l’emploi marocains n’est pas un accident récent. Il remonte au moins au plan d’ajustement structurel de 1983, sous Hassan II. Cette année-là, l’État a réduit ses dépenses d’éducation afin de stabiliser ses finances, tandis que le décrochage scolaire rural commençait à progresser. Quarante ans plus tard, les chiffres de 2023 à 2025 font apparaître les mêmes fractures. Le pouvoir marocain n’a pas découvert le problème sous Mohammed VI. Il le gère depuis deux règnes selon la même logique : stabiliser d’abord, redistribuer plus tard, puis repousser ce « plus tard » indéfiniment.
Le fonctionnement du pouvoir fournit une partie de l’explication : décisions centralisées, rentes protégées, faible sanction politique lorsque les résultats sociaux ne suivent pas. Une autre relève d’un calcul plus direct. Le contrôle de la frontière nord n’est pas seulement un outil de sécurité intérieure ; c’est aussi un levier diplomatique déjà éprouvé.
En 2021, ce levier a produit un résultat concret : le changement de position espagnole sur le Sahara occidental. Une telle expérience ne s’efface pas des mémoires ministérielles. Elle crée une incitation durable à préserver la possibilité de desserrer ou de resserrer les contrôles au moment jugé utile. Cette logique ne tient aucun compte du sort des candidats au départ. Elle coexiste avec quarante ans de sous-investissement chronique dans l’école, l’emploi et les salaires.
Dans les deux cas, le résultat se rejoint : à l’intérieur, une jeunesse maintenue sans perspective ; à l’extérieur, une frontière qui reste disponible comme monnaie d’échange. Ces deux logiques ne se contredisent pas. Elles se renforcent. Tant qu’elles n’auront aucun coût politique pour ceux qui les entretiennent, ni l’une ni l’autre n’aura de raison de changer.
Sources
Reuters — Social media rumours, economic hardship fuel migrant surge into Ceuta
Ministère espagnol de l’Intérieur — Installation d’une barrière au Tarajal
Haut-Commissariat au Plan — Enquête nationale sur la migration internationale 2018-2019
Haut-Commissariat au Plan — Profilage statistique des jeunes hors emploi, éducation ou formation
Haut-Commissariat au Plan — Situation du marché du travail en 2025
Haut-Commissariat au Plan — Enquête sur le niveau de vie des ménages 2022-2023
Haut-Commissariat au Plan — Enquête sur le secteur informel 2023-2024
Office des Changes — Indicateurs mensuels des échanges extérieurs, décembre 2025
Portail officiel du Maroc — Transition énergétique et hydrogène vert
OCDE — Examen des politiques de l’investissement au Maroc 2024
Banque mondiale — Morocco Country Growth and Jobs Report 2026
International Security Observatory — Rapport présenté par The Jerusalem Post
Commission européenne — Soutien de l’Union européenne à la gestion migratoire au Maroc
El País — Financement européen du contrôle des frontières marocaines
El Español — Analyse de la Guardia Civil sur la crise de Ceuta
AFP, relayée par Le Parisien — Une autoroute du Sahara occidental baptisée du nom de Donald Trump
Ministère bulgare des Affaires étrangères — Entretien avec Nasser Bourita
À retenir
Le problème n’a pas commencé sous Mohammed VI. Le sous-investissement dans l’école et l’emploi remonte au moins au plan d’ajustement structurel de 1983, sous Hassan II. Le roi actuel a lui-même reconnu l’échec du modèle en 2017 — un aveu, pas une découverte.
La crise de Ceuta n’est pas une défaillance technique isolée. Rabat affirme avoir suivi le mouvement dès son départ, mais n’a repris le contrôle de sa frontière qu’après le passage de dizaines de milliers de personnes. Ni les passeurs ni la désinformation invoqués par le Maroc n’expliquent ce délai.
L’Europe ne traite que le symptôme, jamais la cause. Elle finance à 77 % le contrôle frontalier marocain, sans levier sur le chômage, l’école ou les salaires qui poussent au départ — et ce même dispositif reste un outil que Rabat peut desserrer ou resserrer selon ses intérêts, comme en 2021.
Pour aller plus loin
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— André Francis
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